En tournée
En tournée romande : “Trilogie de la Villégiature“

Patrick Haggiag s’attaque à ce monument qu’est La trilogie de la villégiature de Goldoni, avec une belle réussite à la clef.

Article mis en ligne le novembre 2007
dernière modification le 4 novembre 2007

par Laurent CENNAMO

Retour à Goldoni cette année ! Venise, la ville natale du dramaturge, a fêté dignement en 2007 le tricentenaire de sa naissance. Quant à Patrick Haggiag, il s’attaque à ce monument qu’est La trilogie de la villégiature… avec une belle réussite à la clef, grâce à une mise en scène très enlevée.

La trilogie de la villégiature de Carlo Goldoni est une pièce bizarrement assez mal connue. Ecrite en 1761, elle vient au terme d’une décennie durant laquelle le dramaturge vénitien a créé certaines de ses œuvres les plus marquantes, on pense notamment à La locandiera, au Valet des deux maîtres, à Il campiello. L’année suivante, en 1762, Goldoni émigrera en France où il mourra trente ans plus tard. Trois volets donc pour cette œuvre généralement dénommée La villégiature : La manie de la villégiature, Les aventures de la villégiature, enfin Le retour de la villégiature.
Le metteur en scène Patrick Haggiag a déjà un long parcours derrière lui, qui l’a vu notamment être au service de la création à la Comédie Française (1981-1991) et collaborer entre 1991 et 1996 au Théâtre de l’Odéon en tant qu’assistant de Patrice Chéreau et de Lluis Pascal. Monter La trilogie constituait pour lui un véritable défi, et cela à plusieurs titres : comment faire pour que le spectacle ne dure pas quatre, peut-être cinq heures, tout en maintenant sa cohérence interne ? Comment faire évoluer sur scène un nombre impressionnant de comédiens (quatorze au total, par instants simultanément présents sur la scène) ? Autre défi, ou autre obstacle, d’ordre esthétique celui-là : comment se démarquer de manière satisfaisante de l’immense et somptueuse mise en scène de La trilogie par Giorgio Strehler à l’Odéon en 1978 ?

Du léger au grave
Patrick Haggiag le dit très bien : « Cette pièce débute comme une comédie, cela continue comme une mauvaise plaisanterie, et se termine comme une catastrophe ». Tout commence en effet comme une comédie classique, presque innocente ; dans la troisième partie en revanche (Le retour de la villégiature) le désarroi et l’amertume règnent, on ressent une profonde vulnérabilité chez les personnages (le tout faisant presque penser à Tchékhov). C’est cette alternance entre légèreté et inquiétude, luminosité et ombres, qui fait le prix de cette pièce et le charme puissant de cette mise en scène.
Le spectacle dure deux heures cinquante, ce qui n’est pas rien, mais disons-le tout de suite : on ne s’ennuie pas un seul instant. Ceci d’abord grâce aux qualités de la pièce de Goldoni, dont Haggiag a parfaitement su rendre l’actualité. Bien sûr, on pourra dire que tout, aujourd’hui, n’importe quelle pièce, bonne ou mauvaise, est qualifiée par son metteur en scène d’« actuelle » ou ramenée de force à une quelconque actualité. Mais la modernité ici est réelle, interne à la pièce. Goldoni explore ce que Patrick Haggiag appelle les « vertiges du paraître ». Dans le premier acte, quand les jeunes personnages parlent de leur amour des robes et du paraître, leurs paroles résonnent d’une façon étonnamment moderne. Un autre thème essentiel est l’obsession de l’argent et le vertige qu’il entraîne, une sorte de perte de connaissance à la fois inquiétante et enivrante. Le thème original des dettes hante toute la troisième partie. La fuite du temps et l’angoisse qu’elle fait naître sont au cœur de la pièce. On a parfois l’impression que les personnages sont pris dans une sorte de centrifugeuse, en proie à un mouvement brownien.

La Trilogie de la Villégiature © Mario Del Curto

Jeu, couleurs
On parle énormément chez Goldoni (rien à voir avec de trop nombreuses productions contemporaines où les personnages principaux ne peuvent presque plus parler parce que ce qu’ils auraient à dire est trop profondément enfoui ou bien parce que « tout a été dit » ou simplement parce qu’ils sont trop fatigués). Le mérite de Patrick Haggiag est de savoir guider le regard du spectateur à travers ce flot de paroles. Tout à fait singulière en effet est sa capacité à effectuer des sortes de « zooms », à concentrer l’attention du spectateur sur tel ou tel personnage, parfois secondaire. Notre référence cinématographique n’est pas sans fondements : il y a quelque chose de cinématographique dans l’écriture rythmée de Goldoni, dans sa façon de glisser rapidement sur les choses et les êtres, de procéder par instantanés. Quelques réserves sur les intermèdes musicaux entre les actes : peut-être Patrick Haggiag aurait-il pu se dispenser de quelques références au monde de la mode (les comédiens défilent devant le spectateur, regard charmeur, veste sur l’épaule, mains sur les hanches, imitant les top models sur fond de musique pop) ou à l’univers télévisuel (clins d’oeil à des séries américaines pour teenagers) un peu trop appuyées à notre goût.
La distribution franco-suisse réunie par Patrick Haggiag pour l’occasion est sans faiblesses. Les deux jeunes actrices qui interprètent les rôles de Giacinta et Vittoria (Sabine Moindrot et Agnès Fabre) traduisent parfaitement par leur jeu fébrile la tension interne à la pièce. Agnès Fabre joue avec bonheur de sa physionomie très particulière : longues jambes, grand échalas (on peut le dire), elle arpente la scène de long en large d’une démarche savamment désarticulée, tourbillonne, avant de venir s’écrouler sur une chaise de plage. Dag Jeanneret interprète avec drôlerie et décontraction le rôle du père (Paolo), totalement dépassé et conscient de l’être, toujours le dernier à être informé de ce qui se trame sous ses yeux, légèrement démissionnaire. On retrouve avec plaisir le jeu très naturel et la voix profonde de Jacqueline Corpataux dans le rôle touchant de la servante. Mention spéciale pour Fabien Béhar qui campe un Ferdinando hilarant grâce à son jeu faussement détaché, décalé, à sa diction tantôt délicieusement chantante, tantôt précise et tranchante. Entre gigolo et parasite (sous des apparences irréprochables) Ferdinando tient une place singulièrement importante ; plus que du mal, il est une sorte de figure du vide, une allégorie de la pièce toute entière.
Les décors – picturaux sans être figés – ainsi que les éclairages délicats permettent de créer sur la scène une atmosphère oscillant entre féerie et décadence. Des couleurs fanées – des roses, des jaunes, des beiges, des tons généralement pastels qui font penser aux paysages en demi-teinte de la Vénétie ou de l’Emilie-Romagne, à la peinture italienne d’un Pietro Longhi, d’un Piero della Francesca ou, plus près de nous, d’un Giorgio Morandi. Un système de panneaux coulissants à la fois simple, astucieux et efficace permet d’« enlever » les personnages, de les subtiliser aux regards des spectateurs. Cet accessoire scénique met parfaitement en évidence le caractère léger ou un peu mince des personnages créés par Goldoni, ballottés par les événements comme les feuilles mortes par le vent de début d’automne.

Laurent Cennamo

LA TRILOGIE DE LA VILLEGIATURE, de Carlo Goldoni, m.e.s. Patrick Haggiag

- 29, 30 novembre, 1er, 2 décembre, Espace Nuithonie, Villars-sur-Glâne. Loc. 026 350 11 00

- 14 décembre, Théâtre du Crochetan, Monthey. Rés. 024 471 62 67

- 11, 12 janvier, Théâtre du Passage, Neuchâtel. Loc. 032 717 79 07