Le Poche, Genève
Entretien : Michel Viala

Michel Viala évoque sa vie, ses écrits, ses voyages, à l’occasion de la présentation de sa pièce Vacances au Poche.

Article mis en ligne le décembre 2007
dernière modification le 21 décembre 2007

par Julien LAMBERT

Dans sa chambre d’EMS, Michel Viala est tout sauf isolé du monde : il s’intéresse à tout ce qui se passe « en-dehors », écrit plus que jamais, mais ses souvenirs volubiles et son goût de l’anecdote amènent souvent cet auteur romand des plus prolixes à parler de tout sauf de théâtre. Un paradoxe ?

Non : ses pièces ne parlent elles aussi « que » de la vie, des gens, même et surtout des plus effacés, sans artifice. D’où un théâtre peuplé de petits Suisses et pourtant bien universel : Viala a été traduit en russe, en flamand, et même… en haut-valaisan. Outre la maîtrise d’un genre, d’une typologie donnée, l’auteur a simplement compris que le monde contient en soi suffisamment de loufoquerie et de jeu, que le théâtre n’a qu’à rendre visible, remarquable. Aussi anarchiste qu’il soit, c’est toute une conception du théâtre qu’il formule en laissant se tresser les anecdotes et les coups de gueule…

Michel Viala, vous avez passablement voyagé, donnez-nous un condensé de vos aventures…
J’ai traversé le Sahara à dix-neuf ans presque sans le sou, juché sur les camions des transports sahariens. Par la suite, j’ai fait partie de la Légion étrangère. C’était moi qui décorais l’entrée des casernes que nous installions, en peignant ou moulant la grenade à sept flammes de la Légion. J’ai aussi voyagé en Israël, je passais partout en disant aux musulmans que l’ami qui m’accompagnait était musulman, aux Juifs qu’il était juif. Je connais très bien la marine, j’ai d’ailleurs un tatouage de marin, et j’ai pas mal voyagé en Amérique. Plusieurs fois j’ai risqué ma peau, mais je crois que j’ai la baraka ! Je n’ai jamais cherché à être flic ou à pénétrer les milieux, c’est toujours le hasard qui m’a pris : je voulais simplement voir des choses. Et puis, ces voyages m’ont mis face à différents problèmes, par exemple le colonialisme.

Michel Viala © Carole Parodi

Et comment êtes-vous passé au théâtre ?
À vingt ans, aux Pâquis, on m’a présenté William Jacques qui m’a dit « tu vas me rendre un service : je monte La Quadrature du cercle de Kataïev, tu n’auras qu’à entrer et dire : « Flaville est déjà là ? » on te dit « non » et tu ressors. Ce n’est qu’une réplique, mais absolument nécessaire. » Je suis venu tous les soirs pour cette réplique. Ensuite, je suis monté en grade et j’ai joué Georges dans Des Souris et des hommes au premier Théâtre de Poche, sous Perret-Gentil. Puis, j’ai fait des pièces policières à la radio. Un soir, comme j’en sortais, une femme m’a tapé dessus avec son sac : elle m’avait vu dans une pièce où je violais une fillette ! Elle avait raison, je n’ai pas voulu porter plainte. C’est fou cette histoire, c’est la confusion totale des genres…

Comment expliquez-vous qu’en ayant vécu tout cela vous n’introduisiez dans vos pièces que des personnages fades, ternes, « quelconques » comme ceux de Vacances ?
Je suis aussi influencé par les Russes, Gogol ou Dostoïevski : comme eux je décris les gens du peuple, sans prétendre à plus haut qu’eux, sans les juger. Je suis même parfois ému par leur train-train quotidien.

C’est terrible, et pourtant ces pièces de minables comme Vacances font aussi beaucoup rire…
J’ai toujours été fasciné par Racine et Corneille. Roussillon de la Comédie française m’avait dit
« quand tu fais la fameuse tirade de Néron, c’est fantastique. » Je lui ai répondu que les alexandrins m’emmerdaient, mais il a insisté pour m’enregistrer et pour donner la bande au Conservatoire de Paris ! Je pourrais très bien écrire des tragédies, mais je préfère faire rire les gens, pour les sortir de leur misère psychologique et physiologique.
Je les appelle les « assis », ces gens fixés sur un seul objectif, qui ne peuvent pas échapper à leur destin médiocre. Tous mes personnages sont des « assis ». C’est paradoxal, mais je montre en effet ces gens pas très drôles pour faire rire, et pour que les spectateurs se reconnaissent, et qu’ils rient de ce dont ils croient souffrir, jamais pour les attaquer.

Dans Vacances comme dans La Remplaçante par exemple, ce sont les rapports amoureux qui sont mis à mal…
J’ai écrit tellement de trucs que je ne suis plus fichu de me souvenir dans quelles conditions j’ai écrit cette pièce ! Mais je voulais en effet montrer la difficulté d’un rapport amoureux : ces personnages sont gouvernés uniquement par des fantasmes, ils finissent donc forcément par être déçus. Souvent on inculque aux gamins des principes. Une fois adultes, ils auront de la peine à se réformer, à s’inventer eux-mêmes.

Et pourquoi avoir situé cette impossible entreprise de séduction dans une station balnéaire hors saison ?
Ils ne me font pas rire, mais pitié, ces gens qui disent « ah, bientôt j’aurai mes vacances ! » et qui se retrouvent entre Suisses pour parler de la Suisse. Quand ils reviennent, c’est loupé, parce qu’il leur manquait une salière ! Tout ça c’est d’une petitesse, c’est dérisoire...

De la petitesse et du désarroi, on en trouve aussi beaucoup dans vos pièces comme Petit Bois, qui se passent dans des maisons de retraite, un monde dans lequel vous vivez aujourd’hui. Est-ce l’expression d’un dégoût, d’un mal-être ?
Non ! Beaucoup d’amis se sont insurgés contre ma présence dans un EMS, mais je suis très bien ici, je suis au calme pour écrire ! Il ne faut pas croire que ces pièces représentent ce que j’ai vécu, elles sont plutôt un reflet de ce que les autres résidents vivent : ils ne s’amusent pas beaucoup, les pauvres. Certains ne savent même pas pourquoi ils sont ici. Ils m’ont raconté leur vie, et j’ai fait comme Tchekhov qui écoutait les histoires des petites gens dans les bistrots. Colloque m’avait déjà été inspiré par un séjour à Belle-Idée, où j’ai rencontré des gens étonnants et vécu une histoire amoureuse avec une patiente. À Paris aussi, j’ai toujours été fasciné par les gens que je rencontrais dans les quartiers pauvres, par leurs propos, par leur devenir. Moi, par contre, j’ai eu de la chance dans ma vie. Le théâtre est une manière de parler à la place des autres.

Le théâtre et ses avatars, le travestissement ou la simulation, peuplent vos pièces…
C’est parce que pour moi, la vie est un théâtre ! Et puis j’ai de la peine à croire en l’honnêteté des gens telle qu’elle est décrite dans la Bible ou dans d’autres religions. Il y a toujours en l’Homme des sentiments cachés. Le théâtre, le fait de jouer, est donc un reflet des perversions humaines.

En revanche, tout en étant toujours l’un des auteurs romands les plus joués, vous ne fréquentez plus trop les théâtres et les acteurs, n’est-ce pas ?
Non, ça me casse les pieds, je n’ai rien à y découvrir : je connais déjà les tenants et aboutissants. J’étais avec Georges Haldas au Salon du livre, et il m’a dit « viens, on va leur faire faux-bond : écrire, c’est un plaisir, mais après qu’est-ce que c’est emmerdant ! » J’ai moi-même eu passablement de problèmes avec les autorités ou certains metteurs en scène : on avait censuré une de mes pièces, certains ont voulu les jouer d’une façon et pas d’une autre. Parfois, on m’a dit : « si on t’a pris, c’est juste parce que tu as un nom ! »

Propos recueillis par Julien Lambert