Le cinéma au jour le jour
Cine Die - novembre 2020

Compte-rendu

Article mis en ligne le 18 novembre 2020
dernière modification le 6 janvier 2021

par Raymond SCHOLER

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Retour au cinéma ?
Nous étions censés retrouver le chemin des salles obscures après un redémarrage boosté par la superproduction de Chris Nolan, Tenet . Une baudruche indigeste avec des comédiens ânonnant des dialogues auxquels ils ne semblent pas prêter attention (et pour cause) et ne communiquant pas une once d’émotion (laquelle, d’ailleurs ?) dans un scénario d’une profonde illisibilité. Outre les films de la dernière Berlinale, les seules nouveautés dignes d’intérêt en septembre furent : The Personal History of David Copperfield (Armando Iannucci) et Cittadini del mondo (Gianni di Gregorio), une élégie du troisième âge que les critiques milléniaux ont vite balayée sous le tapis.

Il Cinema Ritrovato XXXIV edizione
Retardé de deux mois à cause de la pandémie, le festival de Bologne pour cinéphiles passionnés observait, à ce qu’il paraît, des mesures anti-Covid exemplaires et les téméraires qui s’y étaient aventurés en présentiel purent profiter de la même abondance de films qu’en temps normal et découvrir, notamment, l’œuvre du Japonais Yuzo Kawashima (1918-1963), le disciple de Keisuke Kinoshita et le maître de Shohei Imamura. Découverte hélas prohibée pour les pleutres - comme moi - qui ont dû se contenter du choix offert online.

Cary Grant et Edward E. Horton dans « Ladies Should Listen »

Ladies Should Listen (1934) est le deuxième film qu’Arthur Leach, le jeune homme de Bristol qui devint Cary Grant, tourna sous la direction de Frank Tuttle, qui lui avait mis le pied à l’étrier hollywoodien deux ans plus tôt avec This Is the Night . Tuttle, peu étudié jusqu’à maintenant, est probablement le seul metteur en scène du muet américain à avoir eu maille à partir avec le HUAC de McCarthy : il dut reconnaître son ancienne appartenance au parti communiste et dénoncer ses anciens camarades. Un des cinéastes phares de la Paramount, il était réputé pour ses comédies et son don de susciter, chez ses comédiennes, des interprétations mémorables. Ici, Grant joue un élégant Français qui revient à Paris après un séjour en Amérique du Sud. Ses finances sont au plus bas. Quand une riche héritière myope lui tombe dans les bras, grâce à l’entremise de son ami, l’éternellement maladroit Edward Everett Horton (à qui elle était destinée), il voit la lumière au bout du tunnel. Sans se rendre compte que c’est la téléphoniste qui l’aime vraiment (et qu’il aime) : par la force des appels écoutés, elle est en effet au courant de ses efforts romantiques.

« Donne e Soldati » de Luigi Malerba et Antonio Marchi

Donne e Soldati (1955) de Luigi Malerba et Antonio Marchi est un réjouissant péplum qui se moque des jeux de pouvoir médiévaux : Une troupe hétéroclite et polyglotte de fantassins et de cavaliers, sous la houlette d’un conquérant germanophone blessé, met le siège à un château d’Émilie-Romagne (Torrechiana), dont le seigneur obèse et sybarite (interprété avec un plaisir pervers par le cinéaste iconoclaste Marco Ferreri) refuse de se soumettre à l’envahisseur. Le siège s’éternisant, la soldatesque se cherche des occupations et commence à cultiver la terre ambiante et entretenir un cheptel pour assurer sa pitance à longue échéance. Les nuits de pleine lune, certains roucoulent des ballades au pied des fortifications pour ensorceler une gent féminine qui fait fâcheusement défaut. Lorsque la famine menace au château, les mères de famille prennent les devants et descendent en catimini par des chemins secrets chez l’ennemi pour se ravitailler. De fil en aiguille, on fait schmolitz et des mariages se profilent à l’horizon. Le scénario s’est inspiré d’un fait historique : un détachement de lansquenets, surpris par l’hiver à Rimagna dans l’Apennin parmesan, s’intégra sans problème à la population paysanne locale, donnant avant l’heure un exemple précoce de l’esprit européen.

« Xiao Wu / Pickpocket » de Zhang-ke Jia

Xiao Wu / Pickpocket (1997) de Zhang-ke Jia dresse le portrait d’un glandeur chinois qui vit d’expédients, au sein d’un système politique qui considère son mode de vie comme une anomalie à extirper et n’attend que le moment propice pour y mettre fin. Tourné avec très peu de moyens et des acteurs non-professionnels à Fenyang, la ville natale du réalisateur, ce premier film pose d’emblée Jia comme un cinéaste de première importance. Tant l’observation minutieuse des circonstances matérielles et des transactions sociales reflète la réalité immédiate d’une communauté peu sophistiquée qui aspire à profiter des bienfaits d’un marché libre et d’un entrepreneuriat en herbe comme en témoignent ces bars karaoké et salons de beauté. Mais Jia n’accuse pas le système : Xiao Wu sombre parce qu’il n’a pas compris les tenants et aboutissants, que ses copains lui avaient pourtant expliqués ; il sombre parce qu’il n’a pas su grandir.

Paul Biensfeldt et Emil Jannings dans « Das Wachsfigurenkabinett »

Das Wachsfigurenkabinett (1924) du peintre Paul Leni est considéré depuis sa sortie comme une des œuvres maîtresses de l’expressionnisme allemand. Moins d’un an après la première du film, le négatif original brûla dans les bureaux de la douane parisienne. Aucune copie allemande ne survécut, ni aucune trace de la version originale allemande, comme p.ex. le certificat de censure. L’élément le plus proche de l’original est une copie nitrate conservée dans la collection du BFI, tirée pour le marché anglais au mitan des années 20, qui devint la source principale de la restauration effectuée par la Cineteca di Bologna. Le film se compose de trois segments : 1. une histoire des Mille et une Nuits où un Haroun al Rashid (Emil Jannings) en goguette essaie de séduire la femme de son boulanger (Wilhelm Dieterle) dans un palais aux allures de bâtisse emmental avec des couloirs enchevêtrés et ondulants propices aux incursions furtives ; 2. un juste châtiment pour un Ivan le Terrible (Conrad Veidt) des plus cruels : son mage, craignant pour sa propre vie, lui prédit la mort au cas où le sablier avec son nom se viderait. Devinez ce qui lui reste à faire ; 3. Le poète qui vient d’inventer les deux histoires et essaie d’en concocter une autour de Jack l’Eventreur, s’endort et voit dans son cauchemar le tueur célèbre sur le point de s’en prendre à sa bien-aimée.

« Shatranj-e Baad / The Chess Game of the Wind » de Mohammad Reza Aslani

Shatranj-e Baad / The Chess Game of the Wind (1976) de Mohammad Reza Aslani est probablement un des films les plus emblématiques du cinéma iranien. Montré au festival de Téhéran en 1976, dans une projection sabotée par le directeur du festival (bobines inversées, projecteur en panne), le film fut retiré de la compétition par le jury. Jugé élitiste, il ne trouva pas de distributeur et le producteur renonça à le proposer à des festivals internationaux. Quelques ans plus tard, coup de grâce, le régime des mollahs l’interdit pour cause de contenu non-islamique. Une cassette VHS censurée et de piètre qualité circula pourtant dans les cercles cinéphiles et les critiques commencèrent à s’intéresser à cette œuvre maudite. En 2014, le fils d’Aslani découvrit dans une brocante de Téhéran une copie complète du film et le fit restaurer en France. Après 45 ans à l’ombre, le film peut maintenant être apprécié dans sa splendeur visuelle initiale. Tant le thème de la décadence que la composition picturale inspirée de miniatures persanes dans un éclairage à la Vermeer, font penser à Visconti. Une riche matriarche vient de décéder et la guerre pour son héritage entre sa fille quadragénaire paraplégique, son second mari (réputé sorcier) et d’autres mâles prédateurs peut commencer. À mesure que l’atmosphère se charge de paranoïa - on découvre dans les caves des jarres remplies d’acide – le meurtre semble l’unique issue. La tension érotique entre l’héritière et sa servante ajoute piment et complexité au drame qui se noue. Et aucune mention d’Allah ou de son prophète dans tout le film : le nirvana, quoi !

Ich war neunzehn (1968) de l’Allemand de l’Est Konrad Wolf relate les tribulations d’une section de la 48e armée soviétique chargée de sécuriser le périmètre nord de Berlin en avril-mai 45. À sa tête, un jeune lieutenant parfaitement bilingue (parce que ses parents avaient, en communistes prévoyants, déménagé à Moscou lorsqu’il avait 8 ans) appelle par haut-parleur les soldats du Reich à se rendre. C’est ainsi qu’il découvre qu’il y a toutes sortes d’Allemands, même des antifascistes. Passionnant, car c’est l’histoire même de Wolf.

« The End Will Be Spectacular » de Ersin Çelik

Soirée kurde au Flon
Le 10 septembre dernier, je participai à la séance de cinéma la plus fréquentée depuis la réouverture des salles. Le Centre culturel du Kurdistan de Lausanne avait en effet invité ses compatriotes, mais aussi le public en général, à la projection de Ji Bo Azadiye / The End will be Spectacular d’Ersin Çelik, une épopée guerrière à la gloire des jeunes Kurdes des deux sexes qui avaient, en 2015, défendu jusqu’au dernier, un peu à la Alamo , contre l’armée turque leur quartier de Sur, le centre historique de la ville de Diyarbakir. Le siège dura plus de 100 jours et Sur fut presque entièrement détruit. Quelques-uns des survivants de l’époque tiennent des rôles de premier plan dans le film et le degré de réel est époustouflant : pour les décors, il a suffi de se rabattre sur la ville de Kobané (enclave kurde en Syrie du Nord) en grande partie détruite en 2014 par les djihadistes de l’EI. Présentant le film, le syndic de Lausanne a rappelé une date de la honte dont le centenaire s’approche, celle du traité de Lausanne (1923), qui, ignominieusement, annula l’indépendance du Kurdistan prévue par le traité de Sèvres de 1920.

Polanski, encore
Depuis la nauséeuse Cérémonie des Césars, les féministes en furie n’ont pas désarmé. Le nouveau hashtag est on ne peut plus éloquent : #clapdefinpolanski appelle à exclure le vieux maître de l’Académie des Césars. La pseudocinéaste Virginie Despentes (Descendantes) avait déjà enjoint début mars au « réalisateur de téléfilms » : « Lève-toi et casse-toi ». Cette dame est la même qui, dans les Inrocks du 17 janvier 2015, professait son admiration pour les frères Kouachi, comme le rappelle fort opportunément Charlie Hebdo dans ses pages sur les Charognards du 7 janvier 2015. Despentes se prenait sans doute pour la fille spirituelle de Jean Genet. Haïr un vieux Juif et aimer les mous du bulbe qui veulent venger le Prophète à longueur d’existence : c’est logique en somme. C’est aussi immonde.

Raymond Scholer