Le cinéma au jour le jour
Cine Die - janvier 2021

compte-rendu

Article mis en ligne le 6 janvier 2021

par Raymond SCHOLER

Petit tour vers la 39e édition des Giornate del Cinema muto, et passage au LUFF (Lausanne Underground Film & Music Festival).

Hertha von Walther et Brigitte Helm dans « Abwege »

Le Giornate del Cinema muto, 39e édition
Covid oblige, une édition limitée (à une douzaine de longs métrages) du festival de Pordenone fut offerte en streaming, via la plateforme MyMovies.it, aux cinéphiles du monde entier. Après The Brilliant Biograph : Earliest Moving Images of Europe, 1897-1902 , une compilation de vues en 68 mm enregistrées autour de l’an 1900 dans une définition argentique jamais vue, les fictions furent distillées au goutte à goutte sur huit jours consécutifs, entretenant une attente de rareté et de surprise qui ne fut que partiellement assouvie. Penrod and Sam (William Beaudine, 1923) est un précurseur lointain de La Guerre des Boutons (Yves Robert, 1962), où des garnements de quartier, entre l’école maternelle et la primaire, miment des batailles avec un sérieux typiquement enfantin sans se préoccuper du sexe ni de la race des protagonistes, démarrant le festival sur une note joyeuse de bon augure. Abwege (Georg Wilhelm Pabst, 1928), où la femme d’un brillant magistrat berlinois s’ennuie à la maison et se laisse entraîner par une amie dans le monde interlope des boîtes de nuit (avec les conséquences prévisibles pour son couple), est une œuvre encore plus splendide depuis qu’elle a été restaurée : la caméra capte minutieusement le moindre frémissement de désir ou de colère chez Brigitte Helm, et les regards malicieux de Hertha von Walther, aguerrie dans les plaisirs, valent leur pesant de sous-entendus.

Ben Alexander dans « Penrod and Sam »

Tempesta in un Cranio (1921) montre les prouesses physiques impressionnantes de son interprète principal et réalisateur, Carlo Campogalliani. le Fairbanks italien. Pour ne pas être obligé d’expliquer les abracadabrantesques péripéties de son histoire, le cinéaste a inventé le cauchemar kafkaesque de son personnage, un jeune homme de bonne famille qui, se sentant devenir fou après avoir perdu sa fortune, est obligé de courir sans cesse, d’escalader des buildings et de sauter de toit en toit pour échapper à de mystérieux poursuivants. Quand il se réveille, les médecins à son chevet le prononcent guéri. Freud est passé par là. Et en passant, Campogalliani nous a montré comment rallonger une corde (pour s’échapper d’une tour), à l’aide d’un rat attaché à une bougie allumée et attiré par un fromage.

Mary Pickford dans « A Romance of the Redwoods »

A Romance of the Redwoods (Cecil B. DeMille, 1917) est le premier western de Mary Pickford, l’actrice juvénile aux boucles dorées, « la fiancée de l’Amérique ». L’action se déroule en Californie pendant la Ruée vers l’or et constitue une variation sur le thème du criminel transformé par le pouvoir rédempteur de l’amour. Une jeune femme arrive de la côte Est et tombe amoureuse de l’homme qu’elle croit être son oncle, mais qui est simplement un bandit de grand chemin ayant pris la place du tonton tué par les Indiens. Les séquoias majestueux servent d’écrin à leur histoire.

Where Lights Are Low (Colin Campbell, 1921) met à contribution presque tous les acteurs japonais de Hollywood pour une histoire… chinoise, tant il est vrai que pour les Américains moyens, les Bridés se ressemblent tous. Le grand Sessue Hayakawa (le commandant du camp de prisonniers dans The Bridge on the River Kwai de David Lean) incarne un prince chinois qui s’éprend d’une humble servante : outré, son père ne peut permettre une telle mésalliance et envoie Junior à San Francisco pour des études et des divertissements qu’il espère salutaires. Mais l’effronté persiste et signe, surtout quand il découvre sa bien-aimée dans un bouge de Chinatown appartenant à un gangster incarné par Togo Yamamoto (qui retournera peu après au Japon où il travaillera pour Yasujiro Ozu et Hiroshi Shimizu). Même lorsque son père lui coupe les vivres, le prince ne lâche pas : il trouve du travail (manuel !) et bosse des années avant de pouvoir racheter sa dulcinée à la pègre. L’amour, ce n’est pas de l’entêtement, c’est un sacerdoce !

« Where Lights Are Low » de Colin Campbell

Guofeng / National Customs (Mingyou Luo et Shili Zhu, 1935) n’a qu’un intérêt purement historique : c’est le dernier film que la Greta Garbo chinoise, Lingyu Ruan, a tourné avant son suicide (à l’âge de 25 ans). L’histoire est des plus succinctes : deux filles de la campagne réussissent leur bac et s’engagent sur deux voies opposées, l’une sur celle de la vertu confucéenne (études de médecine), l’autre sur celle des plaisirs faciles (étude des hommes). Comme le film est promu par le gouvernement de l’époque, qui profite pour proclamer à tout bout de champ les principes du Mouvement de la Nouvelle Vie, l’issue de la trame est programmée et le spectateur s’ennuie à lire les assommants intertitres de propagande moralisatrice.

LUFF (Lausanne Underground Film & Music Festival)
On n’en revient pas : le LUFF, qui était toujours synonyme de grand bastringue foutraque (où les décibels faisaient trembler les murs du casino de Montbenon et où les femmes de ménage redoutaient l’état post festival des W.C.), était non seulement le premier festival romand de cinéma entièrement au présentiel, mais témoignait aussi d’une organisation sécuritaire exemplaire contre la pandémie. Si le programme Japanese 8mm Madness ne pouvait intéresser a priori qu’un minuscule pourcentage de cinéphiles, les fans de Sion Sono avaient tous répondu à l’appel, car où et quand auraient-ils encore l’occasion de revoir A Man’s Flower Road (1987) sur grand écran ? Dans ce premier long métrage, le jeune auteur, vêtu simplement d’un manteau rouge, court de longues minutes dans Tokyo, vociférant et crachant sa haine du monde, avant de déféquer en plein jardin public. Puis il se dispute avec ses parents à la maison, mais comme il y a une panne de courant, la séquence se déroule dans un noir presque total. Sur ce, j’avais atteint mon seuil de tolérance ! La même chose m’est arrivée le lendemain avec un autre premier film, Saint Terrorism (1980) de Masashi Yamamoto, réalisateur de la scène punk nippone que le festival proposait de découvrir et qui s’était déplacé depuis le Japon. Maintenant encore, je me demande de quoi parlait ce film, tant ce qui se passait sur l’écran n’avait ni queue ni tête. Il faut toujours se méfier des premiers films.

« Wonderful Paradise » de Masashi Yamamoto

La maturité aidant, Yamamoto a fait des choses bien plus substantielles et jubilatoires, comme le montre sa toute dernière péloche Wonderful Paradise (2020). À la suite de malencontreuses opérations boursières, une famille doit quitter sa maison cossue dans un beau quartier de Tokyo. Les deux rejetons ne sont pas d’accord avec ce changement de paradigme social et programment une dernière garden party sur les lieux, invitant des multitudes par les réseaux sociaux. Se présentent, entre autres, une ex-épouse exubérante du chef de famille, un vieil homme qui refuse de mourir, une tante qui n’a pas la langue dans sa poche, un couple d’homosexuels (dont un en robe de mariée) qui veulent convoler en justes noces, des yakuzas en goguette, des producteurs de shit, un couple de fantômes (les aïeux des parents), et j’en passe. Tous ces personnages amènent leurs propres finalités et, à mesure que la maison se remplit et est de plus en plus saccagée, on assiste à des événements déroutants, mais toujours d’une drôlerie assumée : un garçon qui n’arrive pas à descendre de sa balançoire se transforme inopinément en bâton de bois et sa mère paniquée trouve conseil auprès d’un chat doté de parole. Une statue romaine s’anime, tandis qu’une femme tombe enceinte et accouche quelques heures après un rapport sexuel. Et un grain de café germe pour donner naissance à un monstre monoculaire dont les tentacules entravent les invités. Une nouvelle divinité à adorer ? Le fin fond n’est sans doute rien d’autre qu’une célébration surréaliste et frénétique de la vie.

Junk Food (1997, M. Yamamoto) était l’exact opposé, une autopsie sans lueur d’espoir du côté nocturne et malade de la vie urbaine. Plusieurs histoires se suivent. Une programmatrice attache un homme à un lit avant de le suffoquer avec un sac en plastique, puis elle se met en quête de sa dose quotidienne de drogue. Une prostituée sino-américaine et son client japonais passent un moment de détente cordiale autour d’une table, hélas sans lendemain. Les membres d’un gang de yakuzas juvéniles se révoltent contre leur chef et le laissent pour mort dans le caniveau. Un immigré pakistanais, qui vit d’expédients, tranche la gorge de la femme qui refuse de l’épouser, puis abat le compatriote qui se proposait de le rapatrier. Les antécédents sont inconnus, les motivations floues. Au début et à la fin du film, une vieille femme aveugle fait ses ablutions et ses prières, puis quitte son appartement pour traverser un pont et acheter sa pitance dans un supermarché, chaque jour selon un rituel immuable. On peut gager qu’aucun des autres personnages n’atteindra l’âge de cette dame.

« #Shakespeare’sShitstorm » de Lloyd Kaufman

Last, but not least, le trublion du cinéma américain Lloyd Kaufman, qui était le parrain de la première édition du LUFF en 2002, présente, in absentia, son dernier attentat aux bonnes mœurs, #Shakespeare’sShitstorm (2020), utilisant comme lointain canevas The Tempest. Le chimiste Prospero (incarné par Lloyd Kaufman lui-même) a été humilié et évincé de son entreprise pharmaceutique (Avonbard) pour avoir révélé qu’elle n’existe que pour extirper de l’argent aux malades. Sa femme s’est suicidée, sa fille est tombée aveugle. Mais Prospero n’a pas perdu la main : après avoir créé des animaux mutants comme l’armadildo (pas besoin de vous faire un dessin !), il met au point sa vengeance contre ses ex-associés, sa sœur Antoinette (Kaufman travesti) et Big Al, en train de fêter la mise sur le marché de la pilule Safespacia (inventée par Prospero et censée assurer la sérénité du patient devant les choses traumatisantes), mais aussi contre les influenceurs du Net et l’armée croissante des gens qui se sentent offensés, les adeptes du woke et de la cancel culture. Si vous ne supportez plus de lire les adjectifs « déplacé » et « inapproprié » dans les jugements portés sur les produits culturels, prenez un bain de jouvence politiquement incorrect avec ce film, où gauloiseries, scatologie, drogue et nudité abondent, sans parler de la tempête du titre, prodiguée par des baleines sous laxatifs. Et continuez de vous protéger.

Raymond Scholer