Musée Jenisch, Vevey
Vevey : Monique Jacot

De la migration des images

Article mis en ligne le 29 octobre 2020
dernière modification le 6 janvier 2021

par Vinciane Vuilleumier

Que peut-on faire avec une gélatine photosensible ? Avant de me rendre à l’exposition du Cabinets cantonal des estampes, j’aurais pu répondre : des photographies argentiques, bien sûr, et des photogrammes. Mais les possibilités offertes par ce médium sont bien plus vastes que cela, et l’œuvre de Monique Jacot, présentée jusqu’au dimanche 6 décembre au Pavillon de l’estampe, nous fait découvrir deux procédés curieux, deux manières d’expérimenter avec l’image photographique : l’héliogramme et le transfert Polaroïd.

Monique Jacot (*1934) « Sans titre » [série « Vertébrés – Invertébrés »], 2004
Transfert Polaroid sur papier Fabriano, 500 x 356 mm Cabinet cantonal des estampes. Collection de la Ville de Vevey. Musée Jenisch Vevey © Photo Julien Gremaud

Figure majeure du photo-journalisme à partir des années 1950, Monique Jacot développe dès 1980 des expérimentations avec la photographie instantanée : conquise par la liberté de création que lui offre le Polaroïd, elle réimagine les clichés issus de son archive personnelle à travers leur transfert sur Polaroïd. Des imprimantes spéciales permettent de projeter diapositives ou photographies sur des Polaroïds vierges. L’artiste interrompt le processus de développement en séparant le négatif du positif, avant de presser celui-là sur la surface humide d’un papier aquarelle. Le procédé s’approche de l’estampe et il en résulte des monotypes à l’esthétique irréelle : le rendu final est soumis aux aléas du processus chimique interrompu et à la diffusion des couleurs lors du contact avec le papier. Les couleurs métamorphosées transforment le réel capturé à l’origine par la photographie argentique, et en proposent une version libérée de l’objectivité de la représentation, pour toucher au rêve, à la poésie d’un univers qui oscille entre l’étrangeté et le fantastique. Ces images nouvelles aux contours irréguliers ont le visage très ancien que présentent également les clichés argentiques écornés, jaunis ou blanchis par le temps qu’on découvre avec plaisir dans les greniers poussiéreux.

Héliogrammes
L’autre versant de l’exposition est consacré aux héliogrammes de l’artiste. Procédé hybride qui réunit photogramme et taille-douce, les héliogrammes de Jacot sont des odes à la délicatesse : elle crée des compositions aériennes avec des plumes, des nids et des crins de chevaux. Légèreté du motif, légèreté de la gravure – le visiteur aura l’immense plaisir de pouvoir observer, aux côtés des impressions sur papier aquarelle réalisées par Thibault Quittelier, deux plaques de cuivre délicatement incisées par Valentine Schopfer. Et pour les néophytes, des explications sur ce procédé hybride viendront agréablement compléter la visite. Ces œuvres à plusieurs mains, créées entre 2014 et 2015, offrent à leur tour la rencontre inattendue avec des images douces et pleines de mystère.

Monique Jacot « Sans titre » [série Montages], 1999
photo Julien Gremaud

Ces expérimentations techniques donnent naissance à des images qui ne ressemblent qu’à elles-mêmes. C’est un délice sans cesse renouvelé pour le regard curieux de découvrir au détour d’une visite des images fondamentalement nouvelles : ici la migration d’une image d’un support à l’autre, l’hybridation des techniques, le jeu avec les éléments chimiques, tout participe à cette rencontre surprenante, à ce moment très particulier que nous offre une image neuve, une image qui possède encore tout son mystère.
Monique Jacot nous offre un accès magnifique à la pratique du recyclage : de ses clichés attachés au réel, elle produit des bribes de poésie, elle élève au rêve, au fantastique, des fragments de réel qui n’ont, avant leur métamorphose, que peu d’attrait pour un regard pressé : éléments végétaux, peau de serpent, crâne d’oiseau. Et c’est encore une fois l’expérience saisissante de l’œuvre artistique : elle offre une cure de jouvence à notre œil parfois las.

Vinciane Vuilleumier

Jusqu’au 6 décembre 2020