Maison d’Ailleurs, Yverdon
Yverdon : « Je est un monstre »

Prolongation jusqu’au 9 janvier 2022

Article mis en ligne le 27 décembre 2021
dernière modification le 20 janvier 2022

par Vinciane Vuilleumier

La Maison d’Ailleurs est un espace particulier. Pour une habituée des musées de beaux-arts, elle propose une expérience d’une fraîcheur bienvenue, un livre aux couleurs vives qu’on vit avec tous les sens. L’espace est immersif, le propos léger, l’attention entièrement dévolue à la rencontre des imaginaires.

Je est un monstre met à l’honneur deux illustrateurs contemporains exposés en Suisse pour la première fois, le français Benjamin Lacombe et le belge Laurent Durieux : l’un propose des versions personnelles de grands classiques comme Le Magicien d’Oz dans de très beaux livres à images, l’autre réinterprète les affiches de films culte. Les salles du musée s’habillent de sons et de textures pour proposer au visiteur une plongée sensible dans l’univers du fabuleux. Aucun cartel ne vient capturer l’esprit et retenir le mouvement d’immersion ; pour les amoureux des commentaires, cependant, un petit livret accompagnant l’exposition est remis à l’entrée.

Diversité
La scénographie immersive et l’aspect ludique de la visite en fait une expérience parfaite à partager avec les plus jeunes : le musée propose d’ailleurs des médiations adaptées à plusieurs types de public. Pour les visiteurs solitaires, habitués aux cubes blancs des musées d’art, la visite rappelle l’immense diversité des usages de l’espace muséal au-delà de la présentation académique que les collections historiques requièrent le plus souvent.

L’exposition nous entraîne dans une exploration de la figure du monstre – sorcières, bêtes de cirque et créatures fabuleuses – à travers les interprétations délicates de Benjamin Lacombe, dont l’étrangeté poétique est inspirée par l’œuvre de Tim Burton, la peinture gothique et le manga. Elle questionne les figures de monstres qui ont peuplé notre enfance, qui peuplent encore peut-être notre imaginaire d’aujourd’hui ; elle le fait par l’image, et non par le mot. De tableaux en tableaux, on est amené avec douceur à poursuivre une réflexion toute personnelle, à chercher dans les replis de nos imaginaires la présence de ces figures et la signification qu’elles portent pour nous. Ce n’est pas tant une réflexion académique sur l’histoire des figures monstrueuses qu’une invitation à regarder avec un nouvel œil les êtres agissants dans notre imaginaire.

Le propos est de montrer que la figure monstrueuse sert autant de miroir à nos travers, nos excès et nos manques, que de symptôme figurant les limites de la normalité dans une communauté donnée. Depuis que le monstre, dans son acceptation mythique ou fabuleuse, a perdu sa fonction sociale d’incarner l’être de l’au-delà qui, à l’issue de la confrontation, accordera au héros victorieux le surplus de valeur qui le fera grandir, il en est venu à désigner l’individu dont le comportement ou l’apparence marque avec éclat l’inadéquation à l’idéal moral de la communauté. Il en devient ainsi le symbole du tabou, de la transgression, de l’interdit. L’appréciation morale qui fait de la monstruosité la punition d’une faute remonte aux figures mythologiques : le monstre n’est pas né tel, mais le devient suite à un crime.

Transgression
Dans l’appréhension moderne scientifique de la monstruosité comme l’écart face à une norme, la même association revient, rampante. Autant l’apparence monstrueuse est associée à un déficit moral, autant l’individu moralement déficient prend la figure du monstre moderne. Elle renvoie toujours à la projection d’une limite, à la transgression d’un idéal qui prend forme et force dans la mise à distance de ce qui est autre ou contraire – de ce qui paraît menaçant. Le monstre reflète donc notre position idéologique et les contours de la représentation qu’une communauté se fait d’elle-même. Mais le comportement qu’un groupe adopte face à ce qu’il taxe de monstrueux indique une chose plus essentielle encore : la peur devant la menace que représente le monstre – en tant qu’élément de rupture et vecteur d’instabilité – témoigne en réalité de la proximité embarrassante de cet autre, proximité consciente ou non.

Le monstre est celui qui nous est proche et qu’on rejette au loin pour protéger l’illusion de stabilité d’une identité idéalisée : l’exclusion du monstre sert la constitution identitaire. Ainsi, les réactions violentes que peuvent susciter la figure monstrueuse témoignent en réalité de la grande instabilité qu’elle induit dans l’ordre de nos représentations : le monstrueux est menaçant parce qu’il est proche. Le monstrueux est menaçant parce que je est un monstre.

Vinciane Vuilleumier

Prolongation jusqu’au 9 janvier 2022