Le cinéma au jour le jour
Cine Die - mai 2021

Compte-rendu

Article mis en ligne le 10 mai 2021
dernière modification le 5 juin 2021

par Raymond SCHOLER

Examinons quelques DVD’s, ainsi que les programmes proposés à la TV et, bien sûr, par les plateformes qui se taillent la part du lion depuis le début de a pandémie...

DVD et Télévision
De tous les décès de gens du cinéma provoqués par le vorace virus, celui de Bertrand Tavernier est pour moi le plus tragique. Encore plus que le cinéaste et sa foisonnante filmographie, je pleure la disparition du passeur exemplaire qu’il fut, éclairant sur son blog les choix de mise en scène de ses Amis Américains, ces grands auteurs d’Hollywood dont il a publié les entretiens dans un pavé monumental de 996 pages (4 kg !) en 2008. Chaque fois que vous tombez sur un DVD avec, en bonus, le commentaire de Tavernier, n’hésitez pas : vous allez sûrement apprendre quelque chose d’éminemment utile.

Judy Dunn, Susan Hayward et Tyrone Power dans « Rawhide »

À titre d’exemple, prenez L’Attaque de la Malle-Poste/Rawhide (1951) publié chez Sidonis. Ce western de Henry Hathaway est un pur bijou. Il se déroule pour l’essentiel dans un relais de diligence, bien loin de tout, où le vieux Sam (Edgar Buchanan) et son assistant Tom (Tyrone Power) prodiguent repas et mules d’échange. Deux diligences passent chaque jour. Ce matin, celle venant de San Francisco en direction de St. Louis apporte une nouvelle inquiétante : le hors-la-loi Zimmermann (Hugh Marlowe) s’est évadé de prison avec trois acolytes (et pas n’importe lesquels, puisqu’il y a Jack Elam, plus vicieux et harceleur que jamais). La compagnie exige qu’en cas de danger, les femmes et enfants voyageant seuls restent au relais jusqu’à nouvel ordre. La chanteuse de cabaret Vinnie (Susan Hayward) et sa nièce doivent donc se calfeutrer sur place, nonobstant leurs protestations. Quand la belle veut prendre un bain dans la source proche, Tom lui confie son revolver comme protection. Là-dessus arrivent les méchants, et le western va se transformer en film noir, reproduisant la classique situation d’otages innocents piégés par des bandits qui s’incrustent, décidés à mettre la main sur la cargaison précieuse de la prochaine diligence. Le commentaire de Tavernier met en évidence combien les positions et les mouvements de la caméra de Hathaway révèlent à chaque pas les états d’âme des protagonistes et leurs intentions.
Contrairement à François Truffaut, qui avait affirmé que la notion même de cinéma britannique était un oxymore (ce qui est pour le moins curieux, venant d’un cinéaste pour qui Alfred Hitchcock était le plus grand réalisateur vivant), Tavernier a toujours apprécié les grands metteurs en scène d’outre-Manche, sa générosité proverbiale lui interdisant les péremptoires oukases dont étaient friands les maîtres de la Nouvelle Vague. C’est donc quelques films anglais, que ma cinéphilie nourrie jadis par Les Cahiers du Cinéma de l’époque m’a empêché d’apprécier à leur juste valeur, que je voudrais évoquer ici !

Dirk Bogarde et Jon Whiteley dans « Hunted »

En 1952, le Grand Prix de Locarno fut attribué à Hunted/Rapt de Charles Crichton, 36 ans avant Un Poisson nommé Wanda . Dirk Bogarde y campe un marin qui vient de tuer le riche amant de son épouse dans les décombres d’une maison londonienne. Surgit le petit Robbie, qui a fui les coups de son violent père adoptif et qui est illico entraîné par le meurtrier qui ne veut pas laisser de témoins. Les effets de la guerre (maisons en ruines, gravats, gosses orphelins) définissent l’environnement d’une pauvreté endémique (où la cigarette se trafique à la pièce) que les fugitifs auront à parcourir pour échapper à la police. Des liens touchants s’ébauchent entre l’homme trompé et le gamin confiant. Mais la traversée à pied de l’île jusqu’en Écosse ne s’avère pas trop propice pour la santé fragile du petit. Un film d’une simplicité confondante, mais d’une charge émotive énorme. Jon Whiteley, qui joue le gamin, n’a tourné que dans cinq films, dont Moonfleet (1955) de Fritz Lang, avant d’étudier l’histoire moderne à Oxford et d’écrire une thèse sur la peinture française du 19e. Devenu historien d’art, le Dr. Whiteley, administrateur de l’Ashmolean Museum d’Oxford, est mort en 2020. Trente-huit films plus tard, Dirk Bogarde joue un agent secret dans Sebastian (1968) de David Greene. Ceux qui ont vu The Imitation Game (2014) de Morten Tyldum auront de la peine à encaisser la vision d’un département des Services Secrets de Sa Majesté voué au décryptage et peuplé uniquement d’un bataillon de jeunes femmes armées simplement d’un crayon, de papier et de leur cortex cérébral pour déchiffrer les turpitudes fomentées contre Albion par ses perfides ennemis. Si au moins il y avait anguille sexuelle sous roche ! Que nenni ! Dirk est fidèle en amour et ne harcèle aucune demoiselle de son harem mathématique. No sex please, we’re British ! Alors que les swinging sixties sont en pleine vogue et que les pavés commencent à se sentir à l’étroit dans les rues de Paris. Il faut que la pétulante Susannah York, amoureuse éperdue de son patron, prenne en main la conduite de la séduction, sinon on serait encore au standby. Eh bien, côté galipettes, ils n’ont guère avancé, les Anglais. Le panégyrique de Sean Connery dans Sight and Sound est ainsi profondément marqué par les obsessions post-#metoo en vigueur, incriminant le sex-appeal indéniable de l’acteur, comme s’il fallait lui en tenir rigueur, et allant jusqu’à traiter d’odieux son personnage de James Bond. Un mâle blanc qui séduit la gent féminine n’est plus en odeur de sainteté de nos jours, même s’il est un parangon de galanterie et de non- violence.

Yvonne Mitchell, Bernard Miles et Paul Massie dans « Sapphire »

Mais trêve de persiflages ! Comme j’avais beaucoup aimé Woman of Straw le mois passé, j’ai voulu voir un autre film de Basil Dearden, Sapphire (1959) : à première vue, une classique enquête policière sur le meurtre d’une jeune femme, enquête gangrénée par l’omniprésence du racisme. Réalisé dans le sillage des émeutes raciales de Notting Hill de l’été 1958, où les Antillais immigrés étaient agressés par les Teddy Boys, le film montre que la haine envers les gens de couleur existe jusque dans les rangs de la police et peut causer des dégâts insoupçonnés chez des gens à première vue équilibrés. En l’occurrence, la victime, blanche de peau, était fille d’une mère noire, obstacle insurmontable pour certains membres de la famille qu’elle allait rejoindre par mariage. Dearden allait continuer dans la veine sociale avec Victim (1961), où un avocat homosexuel, magnifiquement joué par Dirk Bogarde, porte plainte contre le maître-chanteur qui l’a photographié en compagnie d’un jeune homme en pleurs. Le film revendique l’abolition de la désastreuse loi anti-sodomie, qui ne disparut, hélas, qu’en 1967.

Aux dernières nouvelles, les Rencontres 7e Art Lausanne auront lieu online, avec éventuellement une partie de la sélection en salles, si la situation sanitaire le permet. Quand cet article paraîtra, ce sera déjà presque terminé. Il est incontestable que le fondateur (lausannois) de ce sympathique festival, Vincent Perez, est la plus grande star active (au sens planétaire) du cinéma suisse, le digne successeur de la Bernoise Liselotte Pulver, qui vient de recevoir, à 91 ans, le Prix d’honneur du cinéma suisse. Ce qui n’implique pas que tous les films de Perez passent sur nos écrans. Swept From the Sea (1997) de Beeban Kidron est resté inédit. Plus connue pour avoir fondé le plus grand ciné-club scolaire (Filmclub, 150’000 membres) et pour ses films documentaires mordants, la Britannique peut quand même se prévaloir de quelques fictions à succès, comme To Wong Foo, Thanks for Everything ! Julie Newmar (1995), très apprécié périple de trois travestis flamboyants ; ou encore le second chapitre de Bridget Jones (2004), tourné en Thaïlande avant le tsunami.

Vincent Prez et Rachel Weisz dans « Swept From the Sea »

Swept From the Sea/ Au cœur de la tourmente m’a intrigué, parce que je venais de lire l’extraordinaire La Religion (roman historique sur le siège de Malte en 1565) de Tim Willocks, qui est aussi l’auteur du scénario. Inspirée d’une nouvelle de Joseph Conrad, la trame se situe dans un hameau des Cornouailles à la fin du 19e siècle et décrit la passion entre deux proscrits, une domestique exploitée et ostracisée et le seul rescapé (russe) du naufrage d’un bateau voguant vers l’Amérique. Malade et affamé, il surgit un jour près d’une ferme et fait fuir ses habitants, à l’exception d’Amy (Rachel Weisz) qui le nourrit et nettoie ses plaies. Comme chez Thomas Hardy, le carcan des castes est bien encastré. Amy, malheureusement conçue avant le mariage, est une souillure sociale qui use de son silence comme moyen de défense et est donc perçue comme vaguement demeurée. Yanko (Perez), dont personne ne comprend la langue, est d’emblée, lui aussi, asservi et ostracisé. Il serait un compagnon idéal pour elle, mais on ne se marie pas à des étrangers. Heureusement que le docteur du coin (Ian McKellen) est la voix de la raison et, une fois que Yanko a montré sa virtuosité aux échecs, le docteur commence à lui donner des cours d’anglais et convainc un riche propriétaire de le faire travailler contre salaire. Peu à peu Yanko remplace le fils que le médecin avait perdu lors d’une épidémie de typhoïde et s’éprend d’Amy. Quand bien même ils sont constamment en butte aux humiliations des gros bras du pub, les amoureux réussissent à se marier et à emménager dans un cottage offert par le riche propriétaire. Ils auront même un fils. Mais les privations et assauts des éléments que Yanko a dû endurer pendant des années auront finalement raison de sa santé physique et mentale. Ouvertement romantique jusqu’à la moelle, le film n’est pas du tout simpliste, mais arrive à décrire avec une grande empathie une époque révolue qui défie la modernisation, mais dans laquelle Amy et son fils trouveront leur niche, parce qu’ils sont déjà des intrus dans la société qui va disparaître.

All Is True (2018) est l’hommage de l’acteur shakespearien Kenneth Branagh à son maître absolu. Le film commence par l’incendie du théâtre de William Shakespeare, le Globe, en 1613, que le dramaturge (Branagh lui-même) regarde de loin. All is True était le titre original de la pièce Henry VIIl , pendant laquelle un canon de scène avait dysfonctionné et mis le feu à l’établissement. Voilà les faits. Maintenant commence la fiction (avouons-le, très dans l’air du temps). Découragé par cette perte énorme, Shakespeare se retire à Stratford auprès de sa femme (Judi Dench) et de ses deux filles. Broyant du noir sur le grand échec qu’est son existence, il ne se console pas d’avoir perdu, 17 ans auparavant, son fils unique Hamnet, en qui il voyait son successeur en tant que talent littéraire et qu’il ne cesse de pleurer. Jusqu’à ce que sa fille Judith, considérée comme quantité négligeable par ce père phallocrate, éclate de colère et lui révèle que l’auteur de ces poèmes qu’il couve avec tant d’affection, eh bien, c’est elle qui les avait écrits. Mais sa mère l’avait convaincue de ne rien laisser paraître, tant le papa idôlatrait son fils. Heureusement, on annonce la venue de l’Earl of Southampton, celui dont la beauté juvénile avait jadis inspiré à Shakespeare une déclaration d’amour brûlante sous forme de son célèbre 29e sonnet. Le comte (Ian McKellen, que ferait-on sans lui !) est heureux de revoir son auteur favori et de constater que l’amour du poète, pour platonique qu’il fût, est toujours bien vivace. Et les deux comédiens de déclamer le célèbre sonnet à tour de rôle, chacun avec une intonation personnelle (celle du comte évoque l’inanité des émotions vives face à la grandeur de l’art), qui ravira au plus haut point les aficionados du Barde de l’Avon.

Eddie Murphy dans « Dolemite Is My Name »

Plateformes
Sur Netflix, Eddie Murphy fait un comeback stupéfiant avec son portrait saisissant de Rudy Ray Moore dans le biopic Dolemite Is My Name (2019) de Craig Brewer. R. R. Moore était l’équivalent d’Ed Wood chez les acteurs, un comédien noir de peu de talent qui a remporté l’adhésion des spectateurs par son humour brailleur et ouvertement porno-scato dans des polars blaxploitation bon marché aux scénars basiques qu’il a produits dans les années 1970 ( Dolemite de D’Urville Martin, The Human Tornado de Cliff Roquemore, Rude du même). Les gens pardonnaient toutes les imperfections de mise en scène à cause du bagout inépuisablement salace du personnage. Dolemite était son alter ego de kung-fu et David Carradine doit encore se retourner maintenant dans sa tombe quand on le mentionne. Toujours est-il que Murphy s’est glissé avec délice dans la peau du showman et le film nous montre notamment comment Moore a embauché à peu de frais des étudiants en cinéma pour tourner ses bobines, lui qui n’avait pas la moindre idée d’une prise d’images ou de sons. Ce qui donne lieu à des séquences comiques du meilleur aloi.
Netflix semble avoir un appétit pour revisiter des événements historiques avec des comédiens réputés.

Oscar Isaac et Ben Kingsley dans « Operation Finale »

The Red Sea Diving Resort (2019) de l’Israélien Gideon Raff, auteur de la série à succès Prisoners of War , est officiellement une production canadienne, mais se propose de raconter l’extraordinaire évacuation (Operation Brothers) en 1984-1985, des Juifs éthiopiens (Beta Israel), par le Mossad. Le régime communiste de Mengistu était en effet devenu hostile à ses citoyens juifs. Les famines successives aidant, de plus en plus de Juifs se réfugièrent au Soudan voisin. Chris Evans, agent du Mossad sous le commandement de Ben Kingsley, organise le rassemblement de ces fugitifs dans un lieu de villégiature abandonné sur les bords de la Mer Rouge pour qu’ils puissent être embarqués par la marine israélienne avant que les Soudanais ne s’en aperçoivent. Les cruels militaires soudanais qui interfèrent sont de purs pantins de bande dessinée. Pour Operation Finale (2018) de Chris Weitz, Ben Kingsley change complètement de registre, puisqu’il incarne Adolf Eichmann, l’organisateur de la Solution Finale, enlevé en 1960 dans les faubourgs de Buenos Aires par un détachement du Mossad, dirigé par Oscar Isaac, pour être amené par El Al en Israël. Même si cette histoire a déjà été racontée deux ou trois fois, le sérieux de la reconstitution est, cette fois, inattaquable.

Woody Harrelson, Kevin Costner et Thomas Mann dans « The Highwaymen »

Mon favori parmi ces films sur le XXe siècle est The Highwaymen (John Lee Hancock, 2019). Kevin Costner et Woody Harrelson y incarnent les deux Texas Rangers (Hamer et Gault) dont la traque impitoyable et résiliente a permis l’exécution extralégale de Clyde Barrow et Bonnie Parker, hors-la-loi idolâtrés par le public et haïs par les forces de l’ordre, puisque c’est sur ces dernières que les deux bandits aimaient décharger leurs mitraillettes, les prenant pour le symbole d’un Etat qui protégeait les riches et laissait mourir de faim les pauvres. Le scénariste John Fusco a donc décidé de prendre le contrepied systématique d’Arthur Penn pour Bonnie & Clyde (1967) et d’éviter de les montrer. On les voit pour la première fois de face quelques secondes avant leur mort. Pour le reste du film, on suit le trajet des deux policiers, leur ennui, leurs échecs et leurs soucis. La séquence la plus éloquente est la rencontre de Hamer avec le père de Clyde dans son garage-atelier, où celui-ci lui avoue qu’il comprend parfaitement que cette chasse au forcené qu’est son rejeton ne peut avoir qu’une issue et qu’il souhaite à Hamer tout le succès qu’il mérite. Des paroles lucides qu’aucun père de djihadiste n’a encore tenues.

Raymond Scholer