Le cinéma au jour le jour
Cine Die - juillet 2021

Compte-rendu

Article mis en ligne le 29 juin 2021
dernière modification le 8 août 2021

par Raymond SCHOLER

A propos d’une rétrospective consacrée à Volker Schlöndorff, et de quelques sorties sur grand écran.

Rétrospective Volker Schlöndorff
Dans les années 80-90, l’auteur du Tambour (1979) et de Die verlorene Ehe der Katharina Blum (1975), sans doute ses films les plus forts, s’est fourvoyé à plusieurs reprises dans des europuddings qui utilisaient dans les rôles principaux des acteurs anglo-saxons (sans doute pour augmenter la diffusion du film), alors que le reste des comédiens étaient de la langue du sujet. Un amour de Swann (1984) restitue assez bien la société parisienne distinguée et oisive de la fin du 19e siècle, mais la seule version supportable est la version française, même si Jeremy Irons (Charles) y est doublé par Pierre Arditi. Je ne me rappelle pas si Ornella Muti (Odette) l’est également. Les autres rôles sont tenus par des francophones. Or, la version diffusée par Bergame était doublée en anglais. Ce qui avait comme résultat que tout le monde sonnait faux, sauf Irons. Alain Delon (Charlus) et Fanny Ardant (duchesse de Guermantes) sont affublés de voix affreusement emphatiques, dans lesquelles perce un accent factice qui s’imagine français. À éviter au possible.

John Malkovich dans « The Ogre »

The Ogre (1996) souffre du même problème, mais comme la langue anglaise est une langue germanique, le hiatus est moins béant. Je ne me souviens pas que le film soit sorti en Suisse romande à l’époque. Il s’agit d’une adaptation du roman Le roi des aulnes (1970) de Michel Tournier. On comprend le choix de John Malkovich pour le rôle d’Abel Tiffauges, tant sa bouche en chemin d’œuf semble le prédestiner aux rôles de gentil demeuré. Et l’histoire est justement celle d’un garagiste infantile et rejeté par la société, mais qui sait y faire avec les gosses, ses âmes-sœurs, qu’il veut protéger du monde des adultes. Fait prisonnier en 1940 et se retrouvant dans un camp de Prusse-Orientale, il est engagé d’abord comme chauffeur de Göring pour la chasse au cerf autour de son château de Rominten, puis comme gentil guide de l’école – située dans l’ancienne forteresse teutonique de Kaltenborn – où l’on sélectionne et dresse la fine fleur des futurs officiers du Führer. Il parcourt la campagne environnante pour recruter les rejetons que les paysans essaient de soustraire à l’armée et acquiert le sobriquet d’Ogre. Ce n’est que dans les derniers jours de la guerre qu’il se rend compte qu’il a envoyé ses protégés au casse-pipe. C’est la meilleure partie du film, qui instaure alors une indéniable atmosphère de Götterdämmerung. Tous les acteurs allemands, sans être doublés, parlent anglais, comme dans une leçon d’école de langues. On aimerait quand même voir la version allemande, Der Unhold , pour entendre toutes ces voix enfin au naturel. La seule fois où la mixité linguistique a bien réussi à Schlöndorff, c’est pour Homo Faber (1991), le roman phare de Max Frisch sur un ingénieur qui couche, à leur insu respectif, avec sa propre fille. Le héros, qui ne reconnaissait que le règne de la raison, doit se rendre à l’évidence : il a été mené en bateau par le Destin et doit subir les foudres des Erinyes. Aussi bien Sam Shepard (sec et méthodique) que Julie Delpy (solaire, romantique et … bilingue) sont convaincants dans leurs rôles, car ils parlent anglais parce que la situation dramatique l’exige et non les artifices de la production. Les deux ou trois petits raccourcis par rapport au texte du roman sont négligeables. Bref, cette adaptation est un des plus beaux films de Schlöndorff.

Ayanat Ksenbai, David Bennent et Philippe Torreton dans « Ulzhan »

Tout comme Ulzhan (2007), qui n’a pas eu de sortie romande à ma connaissance. Ce voyage initiatique vers l’oubli et la mort qu’entreprend un père de famille français blessé définitivement par la vie (Philippe Torreton, impeccable comme toujours) jusqu’aux confins ultimes du Kazakhstan, m’a séduit et convaincu. Séduit par la splendeur de ses images (la capitale Astana, nouvellement Nur-Sultan, y apparaît comme un luna park pour architectes déments) et convaincu par la retenue de son propos (pas de pseudo-philosophie) et la belle relation que le suicidaire noue délicatement avec la jeune nomade qui lui sert de guide et qui donne son nom au film. On y retrouve aussi David Bennent, le « Tambour », en chamane qui vend des mots rares : le scénario original n’est pas pour rien de feu Jean-Claude Carrière. Dommage que la carrière cinématographique du réalisateur semble terminée depuis le très quelconque Return to Montauk (2017).

« Les Séminaristes »

Sorties sur grand écran
Trois films à résonance socio-politique m’ont impressionné. Servants du Slovaque Ivan Ostrochovsky jette un regard froid et impitoyable sur le régime communiste qui, en 1980, se sentait tellement acculé que la police secrète imposait à l’Église catholique une soumission exemplaire. Les moindres incartades des jeunes séminaristes qui voulaient exercer librement leur futur métier sous la seule autorité du Vatican, entraînaient vexations et tortures, amenant les moins robustes au suicide. Filmé en noir et blanc, avec un cadre carré qui exsude un climat de contrainte et de suspicion omniprésente, le film nous replonge dans la « glorieuse » époque d’un monde bipolaire que certains regrettent aujourd’hui, parce qu’il avait au moins l’avantage de la clarté et de la simplicité.

Tahar Rahim et Jodie Foster dans « The Mauritanian »

The Mauritanian de l’Écossais Kevin Macdonald relate ce qui est arrivé au plus célèbre des ex-détenus de Guantanamo, Mohamedou Ould Slahi, depuis son arrestation fin 2001 jusqu’à sa libération en 2016. Slahi, incarné avec la fougue et la sympathie nécessaires par Tahar Rahim, fut dans un premier temps torturé avec toutes les techniques nouvellement approuvées par Rumsfeld après le 11 septembre. Il finit par confesser tout ce que ses geôliers désiraient. Lorsque le procureur Stuart Couch apprit en 2004 que ce témoignage avait été obtenu par des moyens coercitifs, il refusa de dresser un acte d’accusation formel. Slahi commença alors à relater les sévices qu’il avait endurés dans des textes confidentiels envoyés à ses avocats, lesquels aboutiront à la publication d’un livre en 2015. Avec l’appui de la ACLU, il porta aussi plainte en 2009 contre le gouvernement américain pour privation de liberté sans chef d’accusation et gagna son procès. Et pourtant, même Obama ne put accélérer les moulins de la justice.

Zita Hanrot et Sami Bouajila dans « Rouge »

Rouge du Franco-Algérien Farid Bentoumi est en quelque sorte un Erin Brockovich (Steven Soderbergh, 2000) hexagonal : faire avouer leurs turpitudes aux dirigeants d’une usine d’aluminium qui camouflent leurs boues rouges dans des galeries souterraines à l’abri des regards. Ce qui pimente le récit, c’est que la lanceuse d’alerte est non seulement l’infirmière fraîchement engagée dans l’entreprise, mais aussi la fille du responsable syndical de la boîte. Papa ne veut pas faire de vagues, de peur de voir l’usine fermer à cause d’un scandale qui mettrait tout le monde sur la paille.

Raymond Scholer