Le cinéma au jour le jour
Cine Die - septembre 2021

Compte-rendu

Article mis en ligne le 31 août 2021
dernière modification le 30 septembre 2021

par Raymond SCHOLER

Coup d’œil sur deux festivals cinématographiques : Le 23e Far East Film Festival (Udine, Frioul) online + le 20e Festival international du film fantastique (Neuchâtel), online

23e Far East Film Festival (Udine, Frioul) online
Pour une fois, la Corée du Sud n’a pas raflé tous les prix. Les films les plus plébiscités furent Limbo (2021) du Hong-Kongais Soi Cheang et My Missing Valentine (2020) du Taïwanais Yu-hsun Chen.

Connu depuis Dog Bite Dog (2006) pour son réalisme impitoyable (sa description traumatisante, sans filtre, des côtés les plus sordides – trafics humains et exploitation sans limites de la misère - de la pègre de l’ex-colonie britannique), Cheang ne l’est pas moins pour l’inventivité délirante de ses adaptations du classique littéraire La pérégrination vers l’Ouest avec sa trilogie du Roi-Singe (2014-2018). Il semble alterner escapades fantaisistes dans le merveilleux et plongées hyper sérieuses dans les abysses sociétales. Sans doute qu’avec le renforcement de la mainmise du PCC et la loi « anti-sédition », les cinéastes de Hong Kong voient l’avenir plutôt en noir.

« Limbo » de Soi Cheang

Cheang, en tout cas, nous sert avec Limbo un cauchemar en noir et blanc, déguisé en polar existentiel. Pour commencer, la police découvre parmi les ordures (la voirie semble aux abonnés absents) des mains gauches (bien sûr féminines) enveloppées dans du vieux papier journal et manifestement découpées avec des outils rouillés. L’agent chevronné Cham est d’emblée convaincu qu’il a affaire à un tueur en série. L’enquête passe par l’interrogatoire d’une petite délinquante, Wong, qui sort justement de prison et en laquelle Cham reconnaît la personne responsable, dans un récent accident de la route, de la mort de sa femme et de leur bébé. Comme un forcené, il se jette sur elle et c’est tout juste si son jeune partenaire empêche l’irréparable. Le vieux détective profite des regrets de Wong pour l’obliger à lui donner accès au monde interlope des SDF et des drogués. Commence alors une odyssée dans les recoins les plus vils de Hong Kong où les détritus s’amoncellent à des hauteurs catastrophiques, tournant les rues en marécage quand la pluie se fait insistante. Et tout le temps, les deux policiers fouillent ces immondices à la recherche de morceaux de corps humains ou d’une arme de service égarée. Cette quête se fait dans la souffrance, physique dans le cas du jeune, qu’une rage de dents dévore à petit feu, existentielle dans le cas de son mentor rongé par le souvenir de sa famille. Mais celle qui doit encaisser le plus est la petite Wong, mise au ban de la pègre, enlevée, torturée et ne cessant de saigner à profusion. C’est elle, celle qui a « donné » ses coreligionnaires, qui constitue le point de mire du public, elle qui expie pour nos péchés. Il ne s’agit donc plus seulement de mettre la main sur le tueur, mais aussi de localiser et sauver Wong. La décrépitude des décors urbains n’a rien à voir avec les habituelles vues touristiques exaltant la beauté de l’île et doit probablement plus au travail du décorateur qu’à la réalité. Mais en matière de vision apocalyptique, on a rarement fait mieux que Cheang.

Patty Lee dans « My Missing Valentine »

My Missing Valentine est seulement le cinquième film de Chen depuis ses débuts (Tropical Fish, 1994). Une jeune femme, Hsiao-chi, presque trentenaire, employée de poste, n’a encore jamais eu de relation romantique et attend avec opiniâtreté l’âme sœur. De disposition solaire et enjouée, elle est constamment en mode speed et anticipe les intentions des autres. Tous les jours, le même jeune homme timide vient faire enregistrer une nouvelle lettre à son guichet, toujours adressée au même destinataire. Lui, il est plutôt lent, et elle le bouscule un peu, agacée. Lorsqu’un beau parleur aguiche la demoiselle et lui propose un rendez-vous pour la Saint Valentin (qu’elle accepte avec enthousiasme), le timide semble au désespoir. Toujours est-il que la belle se couche au soir du 13 et se réveille au matin du … 15 février, un peu bronzée, se demandant où a passé ce qui était censé être le début d’une nouvelle vie. C’est alors que le film quitte le point de vue de la postière et prend celui de l’amoureux, Tai, conducteur de bus de son état. En remontant dans le temps bien sûr, pour que la disparition saugrenue de la fête des Amoureux s’explique. En fait, Tai est amoureux de la jeune femme depuis son enfance et le Destin, estimant qu’il a perdu une journée de son existence à cause de sa lenteur, remet les pendules à l’heure en quelque sorte : tous les gens se figent sur place pendant une journée, pendant que lui peut se mouvoir à volonté. Il en profite pour aller passer un moment à la plage avec sa dulcinée en la portant et la positionnant – de chaste manière ! – et multipliant les selfies, toutes choses ô combien détestables aux yeux des critiques féministes. Le fantasme n’a plus droit de cité, qu’on se le dise ! Cette balade extra temporelle est surtout pour les équipes d’effets visuels l’occasion de montrer qu’elles n’ont rien à apprendre. Et elles nous en font voir de toutes les couleurs charmantes possibles.

Vilma Santos dans « Je t’adore »

Une section du festival était consacrée à l’œuvre du Philippin Eddie Garcia, disparu en 2019, à l’âge de 90 ans. Les 661 titres auxquels il est lié sur IMDB font paraître la filmo d’un Depardieu comme celle d’un fainéant. Et Garcia ne fut pas seulement comédien, mais aussi réalisateur de 37 longs métrages. La vision de Sinasamba Kita/Je t’adore (1982) permet de déceler l’influence de Douglas Sirk dans la composition et l’agencement des plans et l’auscultation des relations familiales. Un père (Garcia lui-même) enjoint sur son lit de mort à sa fille Divina de s’occuper de sa maîtresse (avec laquelle il est brouillé) et surtout de la fille de celle-ci. La pieuse Divina réussit à localiser sa demi-sœur, Nora, et l’adopte. Nora lui voue dès lors un attachement sans faille. Mais Divina remarque que son sigisbée Jerry est en train de tomber amoureux de Nora. Et le copain de Nora, Oscar le persistant, refuse de lâcher prise. Toutes sortes de complications qu’on retrouve dans les telenovelas philippines actuelles dont le film de Garcia est en quelque sorte la matrice originelle. Mais à l’époque, l’atout majeur du réalisateur était le jeu naturel et investi de ses acteurs, parmi lesquels il convient de citer avant tout la sublime Vilma Santos, qui poursuit aussi depuis plus de 20 ans une carrière politique.

Eddie Garcia dans « Bwakaw »

Quant à Bwakaw (Jun Robles Lana, 2012), c’est un excellent exemple de Garcia acteur, où le comédien incarne avec une sensibilité retenue un retraité de l’administration postale d’une petite ville de campagne, qui vit seul avec sa chienne Bwakaw dans une maisonnette un peu délabrée. Homosexuel discret, il refuse les avances criardes du coiffeur voisin, mais en pince pour un chauffeur de taxi avec lequel il se lie d’amitié lors de menus transports liés à son âge. Il l’engage aussi pour des travaux de réparation dans sa maison et lorsqu’il veut une fois connaître à quoi ressemble un bisou donné à un autre homme, c’en est fait de leur amitié ! Là-dessus la chienne du vieux décède d’un cancer qui la ronge et nous ne manquons pas de faire le lien avec Umberto D (Vittorio de Sica, 1952), la grandiloquence italienne en moins.

Wen Ou et Pao-yun Tang dans « Execution in Autumn »

D’autres révélations du patrimoine cinématographique extrême-oriental furent Execution in Autumn/Qiu Jue (1972) du Taïwanais Hsing Lee, le vénérable ancien de l’île, et Suddenly in Dark Night (1981) du Coréen Yeong-nam Go. Dans le premier film, tout empreint de la philosophie confucéenne de son auteur, sous une dynastie non spécifiée, un homme élevé dans son enfance par sa riche grand-mère et gâté au-delà de toute mesure, tue, dans un accès de rage, une femme enceinte qui l’accusait d’être le père de son bébé. Il est condamné à mort et doit attendre l’automne, la saison des exécutions, en cellule. Ce qui lui laisse le temps de méditer et d’accepter le fait que sa condamnation était parfaitement méritée et que sa seule pénitence possible est de payer de sa vie. Cela est d’autant plus tragique que l’homme nouveau qu’il est devenu, est tombé amoureux en prison de la jeune dame de compagnie de la grand-mère et l’a engrossée. Sa descendance est assurée. Le second film fait penser au Housemaid (1960) de Ki-young Kim. Un père de famille amène un jour une jeune fille orpheline à la maison : sa mère, une chamane, a péri dans l’incendie de sa demeure et la jeunette pourrait devenir la domestique de Madame. Mais Madame s’inquiète de l’omniprésence de la poupée en bois que la jeune traîne avec elle partout où elle va, car cette poupée a aussi surgi dans ses cauchemars. Quand elle croit avoir vu son mari s’introduire dans la chambre de la petite et même avoir été témoin de leur union charnelle, elle met toute son énergie pour que celle-ci ait un accident mortel. Hélas, cela n’en valait pas la chandelle, puisque la maîtresse de maison se muera en poupée grandeur de femme, affublée des mêmes attributs que la miniature. Cave chamanem ! Ce film d’horreur haut en couleurs, mais oublié, a été redécouvert dans des rétrospectives du Korean Film Archive et montre que l’histoire du cinéma doit être réécrite tout le temps.

Jack Rowan dans « Boys from County Hell »

20e Festival international du film fantastique (Neuchâtel), online
Les seuls films primés que j’ai pu voir sont Boys from County Hell (2020) de l’Irlandais Chris Baugh et Tides (2021) du Bâlois Tim Fehlbaum. Le premier est une comédie jouissive qui tend à montrer que l’origine de mythe de Dracula n’est pas à chercher du côté de la Transylvanie, mais bien en Irlande, où se trouve la tombe d’une entité surnaturelle néfaste locale, nommée Abhartach, que des entrepreneurs veulent déplacer pour des raisons de prospection minérale. Calqué sur Grabbers (Jon Wright, 2013), mais sans en atteindre le niveau loufoque, le film aligne les personnages attendus d’alcooliques et autres excentriques, et réussit à nous charmer jusqu’à ce que le vampire dérangé se soit calmé dans ses nouveaux quartiers.

« Tides » de Tim Fehlbaum

Tides se veut film de science-fiction, mais d’emblée, il donne de celle-ci une image très infantile. Imaginez une Terre méconnaissable, dont pratiquement tout semble immergé par les eaux et où les survivants de l’espèce humaine se sont fixés dans les vasières en lisière de l’océan, là où l’on trouve des épaves de bateaux échoués. On est manifestement dans un futur assez éloigné, où les hommes ont régressé à l’état tribal, défendant âprement nourriture et territoire. Une partie de l’espèce a colonisé une autre planète, mais, à ce qu’il paraît, au prix de sa fécondité et de son progrès technologique : puisque le vaisseau spatial qui se pose sur notre bonne vieille Terre au début du film est, grosso modo, de la même taille que la cabine d’Alan Shepard en 1961. Avec deux personnes à bord, une femme et un Afro-américain, #metoo oblige. Le mec n’est préoccupé que par le rapport qu’il s’agit d’envoyer, dare-dare, comme si sa survie en dépendait. Envoyer à qui, en fait ? On n’en saura rien. Mais comme ils semblent être venus de très loin, il ne devrait pas y avoir urgence. À moins qu’il y ait un navire-mère en orbite : le scénario se tait à ce sujet. On apprendra plus tard qu’ils sont partis de la planète Kepler-209. Et là, l’imbécillité nous assaille avec toute sa force : depuis leur planète, ils auraient voyagé dans ce petit rafiot ? Une planète qui se trouve à 1900 années lumière du système solaire ? Un voyage qui aurait donc pris au bas mot 3000, 4000 ans ? De plus, la fougueuse astronaute découvrira que la précédente expédition terrienne des Keplériens a mis en place un régime fasciste qu’elle n’aura de cesse de faire tomber. Voilà en gros le sujet du film. Une révolte de nobles sauvages contre des oppresseurs armés de flingues. De grâce, vendez le film comme un truc post-apocalyptique, mais laissez la SF en paix.

Annes Elwy et Nia Roberts dans « Gwledd »

Gwledd (Lee Haven Jones, 2021), qu’il faut prononcer Gouleth avec le th comme dans « there » et qui signifie « festin », est le premier film entièrement parlé gallois que je connaisse et j’avoue que je n’ai pas repéré la moindre syllabe familière dans ces dialogues. Le film, qui pour moi est le top du NIFFF, est un conte moral où un politicien arrogant et sa famille reçoivent une leçon radicale pour avoir trahi les traditions pastorales par cupidité : leur châtiment est administré, sans ciller, par une jeune femme mutique, une extra qui a remplacé au pied levé la domestique des riches, lors d’une réception entre propriétaires terriens cupides. Cette entité vengeresse laisse derrière elle des empreintes de glaise, comme si elle était issue du terroir même . Un bain de bonheur qu’il vous faudra traquer sur DVD !

Raymond Scholer