Fondation de l’Hermitage, Lausanne
Lausanne : Hans Emmenegger

Découverte

Article mis en ligne le 25 août 2021

par Vinciane Vuilleumier

La Fondation de l’Hermitage offre au public romand l’occasion de découvrir un peintre suisse encore confidentiel : le lucernois Hans Emmenegger. Inconnu au bataillon dans les régions francophones, son œuvre est conservée aujourd’hui par les musées de Lucerne, d’Olten et de Soleure.

Hans Emmenegger, « Au bord du lac de Garde [Solitude] »
Huile sur toile, 61.5 x 81 cm. Collection privée, Zurich, photo droits réservés

Une première donc à l’Ouest de la Suisse, et qui rappelle à l’amateur le rôle essentiel des musées dans l’écriture de l’histoire de l’art. Peintre résolument moderne et suisse sans concession, comme ses pairs : la caractéristique principale de nos artistes, après tout, c’est d’avoir toujours nourri leur pratique des courants contemporains sans jamais se soumettre à une école ou à un -isme en vogue.

Dialogue
La grande richesse de l’exposition proposée par l’Hermitage, c’est le dialogue qu’elle tisse entre l’œuvre du peintre lucernois et les propositions d’artistes contemporains qui lui rendent hommage en tant que source d’inspiration ayant marqué leurs recherches personnelles. À cet échange fécond s’adjoint la carte blanche offerte par le musée aux étudiants en photographie de l’École Cantonal des Arts de Lausanne : vidéos et photographies ponctuent les espaces intérieurs et extérieurs de l’institution et offrent aux visiteurs l’occasion d’appréhender comment des artistes nouent leur créativité autour et face à l’œuvre d’un autre.
Ces deux ouvertures en acte que pratiquent les dialogues entrepris par les artistes contemporains mettent également en scène un processus fondamental de la créativité : l’artiste regarde le tableau d’un pair non pas comme une totalité, mais comme une équation – il analyse, détaille les parties, les aspects, les principes ; puis sélectionne et intègre dans une équation nouvelle, entièrement différente, les points qui ont nourri son imagination. Le minimalisme développé par Albrecht Schneider dans ses paysages géométriques se nourrit à d’autres sources que la blancheur immaculée de la toile d’Aloïs Lichtsteiner Ohmstäl. L’audio-guide disponible à l’accueil prolonge ce parti-pris du dialogue en invitant plus d’une vingtaine d’intervenants, dont les artistes contemporains représentés sur les cimaises, à offrir aux visiteurs une variété de voix et de perspectives sur ce parcours d’exposition exemplaire.

Naturalisme
Hans Emmenegger fut un solitaire toute sa vie, malgré ses nombreux voyages en début de carrière et son implication dans plusieurs réseaux d’artistes importants, tant en Suisse qu’à Paris où il vécut plusieurs années. Célibataire, il s’installa au début du siècle dans le domaine familial d’Emmen après avoir visité non seulement Paris, mais aussi l’Allemagne et l’Italie, et y passa le reste de ses jours. Si ses premières années sont marquées par sa fascination pour l’idéalisme mythologique du bâlois Arnold Böcklin, dont il part chercher les motifs sur les routes italiennes (maison toscane, piton rocheux et bouquet de cyprès), la figure humaine disparaît pourtant très vite de ses toiles, dès 1904.

Hans Emmenegger, « Hochwacht », 1904
Huile sur toile, 55 x 100 cm. Collection privée, photo © Andri Stadler, Lucerne

Après son installation à Emmen, il abandonne les sujets d’imagination et se consacre entièrement à la peinture de paysage, dont les motifs sont tous issus de sa région. Son œuvre témoigne ainsi de l’attention aiguisée qu’il porte sur ce qui l’entoure immédiatement, et de l’observation patiente, touchant à la contemplation spirituelle, qui caractérise sa pratique de peintre et dont l’emblème serait sans hésitation ces toiles frisant l’abstraction où Emmenegger représente la fonte imperceptible du tapis de neige sur les champs, dans le jeu d’ombre et de lumière que créent les frondaisons.
Le naturalisme tel qu’il le conçoit, tel qu’il le développe, ne s’attache pas à la représentation méticuleuse du réel dans ses moindres détails – c’est son contemporain Robert Zünd qui s’en fait le champion, au point que les reproductions en noir et blanc de ses œuvres passèrent pour des photographies. C’est le synthétisme des formes qu’approfondit Emmeneger, et c’est dans sa série des intérieurs de forêt que cela est le mieux mis en scène : le sol est dépouillé, les troncs lisses, la lumière crue – tout participe à créer une ambiance calme, mais fleurant l’étrangeté, comme si les formes dénudées de leurs accidents renforçaient encore l’absence d’humanité de ces scènes sans figure. Une âme un peu poète pourrait même tisser un lien intime entre la solitude du peintre, dont un de ses tableaux porte le nom, et cette recherche plastique du dénudement des formes – elles sont comme un double élan vers l’essentiel. Emmenegger avait noté dans ses carnets cette inquiétude propre à l’âme engagée dans la création : que les obligations sociales le tiennent trop longtemps éloigné de ses recherches, qu’elles dévorent ce temps précieux qu’il voulait accorder sans partage à ses poursuites picturales.

Hans Emmenegger, « Intérieur de forêt », 1933
Huile sur toile, 100 x 65 cm. Collection Pictet, photo droits réservés

Modernité
La modernité de Hans Emmenegger est indubitable, mais elle est discrète : elle pose la question de la représentation dans un murmure, renverse les codes du paysage mais sans éclat. Alberti l’avait écrit pour les scènes d’histoire, mais la vue vaut tout aussi bien pour les paysages : le tableau est une fenêtre, il perce le mur et ouvre l’espace intérieur de la demeure vers la clarté d’horizons époustouflants. C’est à un désir profond d’espace et d’évasion que répond le tableau : il offre au regard la jouissance d’une échappée-belle. Emmenegger reconnaît ce désir, et lui refuse satisfaction. Hochwart a valeur d’exemple à cet égard, quand le peintre place au centre du tableau les derniers mètres de la colline, obstacle opiniâtre à la vue panoramique que promet le sommet. L’horizon reste potentiel, masqué par le corps lui-même qui devait permettre au regard de se porter au loin, dans la clarté d’un espace immense.
Ce refus d’ouvrir dans et par le tableau une profondeur illusoire se retrouve tout aussi bien dans les intérieurs de forêt précédemment évoqués : un premier plan dépouillé dans une lumière vive qui découpe une dentelle d’ombres, puis l’arrière-plan se dresse immédiatement comme un mur dont le squelette est cette rangée de troncs rectilignes, et la chair cette pénombre impénétrable où aucun regard ne trouvera jamais d’horizon. Les tableaux de neige offrent la même expérience : ils refusent d’ouvrir le mur, ils le doublent de leur propre manque de profondeur et impliquent une confrontation directe du regard avec la surface plane de la toile pigmentée.
Ce n’est cependant ni par l’obstacle de la colline ni par l’obscurité des arbres que les tableaux de neige nient l’ouverture, mais par l’écrasement vertical de la surface horizontale du sol. C’est finalement dans ces jeux de regards que ses tableaux non seulement enregistrent, mais proposent à l’expérience du spectateur, que se trouve la remarquable modernité de Hans Emmenegger : ses sujets modestes et ses cadrages inédits ne parlent pas tant de l’intérêt des motifs représentés que des pratiques même de l’observation et de la représentation.

Vinciane Vuilleumier

Fondation de l’Hermitage, jusqu’au 31 octobre 2021