Forum Meyrin
Meyrin, Forum : La Compagnie Montalvo-Hervieu
Article mis en ligne le décembre 2007
dernière modification le 22 janvier 2008

par Bertrand TAPPOLET

La plupart des chorégraphies du tandem José Montalvo et Dominique Hervieu joue avec bonheur la carte du métissage. La Bossa Fataka de Rameau en est l’une des plus réussies illustrations. A voir sur la scène du Forumeyrin, les 15 et 16 janvier prochains.

Le style de "La Bossa Fataka de Rameau" puise à de nombreuses sources : arabesque à droite, pirouette en diagonale, magnifique scansion de transe vaudoue à gauche, grammaire hip-hop : tous ses éléments a priori disparates se tuilent, s’enchâssent, se déroulent et se combinent à tour de rôle évoluant de concert, délaissant les rivages de toutes les conventions pour mieux assurer leur hybridation dans un ballet jubilatoire rehaussé par un usage ludique des images vidéos.

Des filmages d’un bestiaire en constante métamorphose qui semblent tout droit issus de l’imaginaire d’un Lafontaine. Un auteur dont Montalvo s’est souvenu que nombre d’opus substituent à une composition historique du récit une disposition "topographique" résultant, par exemple, des déplacements de quatre amis dans le Parc de Versailles. Un itinéraire géographique vécu dès l’origine comme une promenade enchantée dans les jardins, avec ses haltes, ses stations devant certains paysages ou certains monuments. La Fontaine n’évoque-t-il pas ses fables comme un "enchantement", une "feinte", soit un délicieux trompe-l’œil ? Si chez le moraliste du XVIIe on voit se tisser peu à peu un réseau où toutes les fables finissent par se répondre, il en va de même dans le cosmopolitisme mosaïque et dansé de "La Bossa…". À cet art de la cartographie chorégraphique, Montalvo adjoint notamment ce sens du merveilleux proche du travail d’un Méliès à l’ère digitale de la scène écran, qui semble incarner cet autre côté du miroir si bien dépeint par Lewis Carroll.

Polyphonie dansée
Issu d’une famille de républicains espagnols réfugiés en France, Montalvo imagine sa danse polyglotte et aime à se jouer du vocabulaire, formant une véritable Tour de Babel des gestes chorégraphiques d’ici et d’ailleurs, brisant les syntaxes pour faire ressurgir un esperanto dansé dans une allégresse édénique propre à faire barrage à toutes les démarches s’axant sur le déceptif et la mise en crise du spectaculaire et du festif. « Chez nous, les danseurs venus d’horizons différents partagent leurs expériences et leurs savoirs-faire », affirme le chorégraphe. Témoin ce danseur africain qui se frotte au classique. Dans une grande densité poétique, se déploie un espace de circulation émancipée des corps que vient parachever un sens sidérant de l’échange, de la transmission, de l’appropriation du mouvement entre danseurs. Une sorte de potlatch d’offrandes mouvementistes qui célébrerait des valeurs tel le partage et la dépense.

La Bossa Fataka de Rameau. Photo Laurent Philippe

Modulant à la fois sur l’humour, la brièveté incisive et un sens plastique, les créations du duo sont aussi une magnifique réflexion sur le baroque, l’illusion, l’historicité de la danse et son lien à une partition musicale : Vivaldi, Bach ou Rameau et son emploi continu de la modulation expressive, tantôt discrète, tantôt fortement marquée, qui mesure à chaque instant les nuances de l’émotion. Montalvo et Hervieu revendiquent cet art consommé du collage, ce sampling chorégraphique : « Aucune forme d’expression n’est périmée ; elles appartiennent toutes au patrimoine universel, affirment-ils. Seules les différentes façons de les utiliser peuvent être périmées. » Le duo mêle danse, musique et vidéo. À l’écran, de Versailles et ses jardins à l’architecture disciplinaire aux Tours de Créteil (dont la paire artistique dirige le Centre chorégraphique), de ludiques processions d’animaux dans une succession d’images digitales qui assument parfaitement le collage façon dada, avant-garde russe ou Jean-Christophe Averty. C’est dire une forme de primitivisme archaïque transformant une fontaine en tête de lion puis d’éléphant ou déformant le postérieur d’une statue pour lui faire épouser les contours d’une hypertrophie callipyge digne des sculptures féminines d’une Niki de Saint-Phalle.

Cet univers quotidien ludique et fantaisiste multiplie les échappées belles, à l’instar de ces sauts sur trampoline invisible de danseurs "vidéographiés" en habits du XVIIIe siècle, flottant et cabriolant dans le linge de nuages que nul vent furieux ne vient déchirer. De la danse aussi comme mise en avant d’un art du conte traversé de jouï-dire de danseur : « Je danse avec mon âme », souffle l’un d’entre eux. Autres réflexions sur la manière de toucher et d’être touché, intimement parlant, délivrées par une clown, lutin feu follet à la Gardi Hutter se déhanchant façon hip hop sur fond de visions subaquatiques d’un tigre évoluant avec une grâce infinie dans les eaux d’une piscine. "La Bossa…" est une invite à explorer les comédies ballets de l’univers du théâtre lyrique ramiste et apporte une pierre à ce fécond paradoxe. Comment un compositeur à la maigreur squelettique passant pour avare, misanthrope, violent, autoritaire, révéla-t-il des qualités d’énergie, d’enthousiasme, de sincérité qui se cristallisent hautement dans sa musique ? Force est de constater que la richesse de sa palette impressionniste convient à merveille à l’esthétique kaléidoscopique du fragment chère au duo artistique Montalvo-Hervieu.

L’intitulé s’offre comme une forme de "cadavre exquis" chère aux Surréalistes, amalgamant à la sauvage le fragment d’un poème phonétique dû au co-fondateur du mouvement Dada à Zurich au fameux "Cabaret Voltaire", l’Allemand Hugo Ball (Die Karawan) et le nom du compositeur, organiciste, claveciniste et théoricien français Jean-Philippe Rameau, qui attendit l’âge de 50 ans pour coucher sur le papier ses premières œuvres et qui, sa vie durant, souffrit de nombre d’incompréhensions. De l’esprit Dada, il ne demeure que le collage-montage. Dans ce monde dansé régi par la jubilation, on est loin de cet au-delà de l’anarchisme imaginé par Tzara qui écrit : « Je détruis les tiroirs du cerveau et ceux de l’organisation sociale. » On peut néanmoins retrouver un clin d’œil à l’anti-intellectualisme et la volonté de privilégier l’instinct de Tzara. À sa devise, « la pensée se fait dans la bouche » peut répondre, de loin en loin, ces moments où un interprète joue de sa "Human Beat Box", son organe, pour passer en revue tout un bestiaire fermier. Cette pièce construite comme les précédentes ("On danse" et "Les Paladins" notamment) sur une série de petites séquences courtes et enlevées peut aussi se voir comme la prise de distance amusée sur son propre mode d’élaboration.

Bertrand Tappolet

15 et 16 janvier 2008 à 19h
Forum Meyrin. Rés. : 022 989 34 34