Le cinéma au jour le jour
CINE DIE - Octobre 2021

Compte-rendu

Article mis en ligne le 30 septembre 2021
dernière modification le 31 octobre 2021

par Raymond SCHOLER

Revue des films présentés en compétition à Locarno, et présentation des films figurant dans la rétrospective consacrée à Alberto Lattuada.

Compétition
En lisant les comptes rendus du palmarès dans la presse quotidienne ou hebdomadaire, j’avais l’impression de ne pas avoir manqué des chefs-d’œuvre impérissables, tant le choix des films primés semblait relever plutôt d’une mauvaise plaisanterie que d’une judicieuse évaluation des œuvres. Deux films non récompensés m’ont semblé honorer l’art cinématographique, celui du Français Bertrand Mandico et celui de l’Autrichien Peter Brunner.

« After Blue ( Paradis sale) » de Bertrand Mandico

Avec After Blue (Paradis sale ), Mandico persiste dans la direction poétique ultra personnelle de son précédent (et premier) film, Les Garçons sauvages (2017). La jungle libidogène de cette saga (qui voyait des hommes transformés en femmes sur une île mystérieuse) est remplacée ici par une exoplanète aux couleurs minérales et aux structures bariolées traversées de ramifications coralliennes, mais elle n’est peuplée que de femmes, les colonisateurs mâles ayant disparu parce que « des poils leur poussaient à l’intérieur ». Malgré l’absence de porteurs de pénis, la violence continue de pointer son nez. Une tueuse en série, affublée de griffes démesurées et d’un troisième œil juste au-dessus du sexe, est déterrée du sable, où elle était confinée, par une petite blonde, Roxy, et ses copines, et extermine ces dernières avant de s’enfuir. Le conseil des Anciennes, avec à sa tête Alexandra Stewart (une des égéries de la Nouvelle vague), exige de Roxy et de sa mère, une coiffeuse, de retrouver et exécuter la criminelle. Commence alors l’odyssée de ces deux femmes, armées d’armes à feu fuselées appelées Gucci, Vuitton et autres, pour remplir leur mission. Les pérégrinations du duo permettent d’explorer l’organisation sociétale de ce monde, toujours clanique, avec de rares ermites ici et là. Si les demeures sont souvent ouvertes à tous vents et les toilettes extravagantes, la nourriture reste mystérieuse, car la limite entre le végétal et l’animal est très floue. L’érotisme, omniprésent dans le premier Mandico, n’émerge ici que par moments et un excès d’effets irisants affadit à la longue l’invention qui se veut continue sur plus de 2 heures. Mais si l’esthétique du fluide, du gluant et du chiffonné vous branche, vous vous régalerez.

« Luzifer » de Peter Brunner

Dans Luzifer , Peter Brunner décrit un cas pathologique de vie en marge, sous l’influence de l’obnubilation religieuse. Une mère anorexique (l’étonnante quinqua Susanne Jensen, actrice non professionnelle et survivante d’abus) vit en autarcie dans un chalet du Tyrol avec son fils handicapé mental (que Franz Rogowski a calqué sur le Kaspar Hauser de Werner Herzog). Elle l’élève dans l’amour sans cesse réaffirmé de Dieu et, surtout, dans la détestation du Diable, qu’elle semble voir en maintes occasions. Le fiston bichonne des aigles qu’il élève dans une volière, et c’est lors d’une visite régulière que la vétérinaire de la vallée déniaise le jeune homme sur l’alpe. Le couple fusionnel mère-fils passe le plus clair de son temps en prières et en rites plus ou moins abscons. Leur paradis est cependant menacé par une équipe de bûcherons qui aménage leur voisinage pour une future exploitation hôtelière. Quand l’incursion de ces suppôts du Malin devient trop traumatisante, le fils aide la maman à passer de vie à trépas. Puis il pète vraiment un câble. Ce qu’il fait avec la dépouille relève d’un total dérèglement psychique et ne saurait être conseillé qu’aux estomacs les plus endurcis. Rien de gratuit pourtant, puisque tout est fondé sur un cas réel. Que cette œuvre soit produite par Ulrich Seidl, l’enfant terrible du cinéma autrichien, n’étonnera personne.

Rétrospective Alberto Lattuada : travailleur ludique, libertin méthodique
Après des études d’architecture (influence qui se décèle dans sa restitution des espaces urbains), Lattuada collabore à des revues de fronde contre la culture fasciste et fonde avec Luigi Comencini en 1935 la Cineteca italiana, en se basant sur le fond de collection du Milanais Mario Ferrari. Ses expériences littéraires le conduisent à collaborer, comme co-scénariste et assistant, avec des cinéastes intellectuels comme Mario Soldati ( Piccolo Mondo Antico , 1940) et Ferdinando Maria Poggioli ( Sissignora , 1942). Il débute à la mise en scène en 1942 avec une œuvre d’inspiration littéraire qui suit la tendance « calligraphique » de ses mentors : Giacomo l’idealista , tiré du roman d’Emilio de Marchi.

Marina Berti et Massimo Serato dans « Giacomo L’idealista »

Un mélodrame désenchanté sur un couple d’amoureux détruit par le révoltant pouvoir de l’aristocratie et l’hypocrisie bourgeoise. Celestina, la fiancée d’un vétéran garibaldiste, lui-même fils d’un modeste briquetier de l’Adda, est engagée par la comtesse du village comme servante. Elle se fait violer par le jeune comte qui disparaît aussitôt du côté de Milan. La pauvrette se morfond de honte, tandis que la comtesse, craignant le scandale, la cache chez des vieilles filles de sa famille pour l’empêcher de renouer avec son promis. C’est pourtant Celestina (jouée par Marina Berti) qui, sentant sa fin proche, s’enfuit par une nuit de tempête neigeuse pour rejoindre à pied son bien-aimé, au péril de sa vie, et inaugure de la sorte la fantastique galerie de portraits de femmes indomptables que Lattuada va aligner au courant de sa carrière. Il ne tourne d’ailleurs pas deux fois avec la même actrice (à l’exception de Silvana Mangano et de Carla del Poggio). La freccia nel fianco (1945) voit éclore la chaste attraction d’une professeur de piano pour son élève archi-doué de 12 ans qui l’idolâtre. Une dizaine d’années passent, le petit est devenu un pianiste de renommée mondiale et, lors d’un de ses concerts, les deux âmes renouent avec le passé. Cette fois-ci, leur amour est consommé, mais la jeune femme est maintenant l’épouse d’un ingénieur. Lorsque le pianiste repart en tournée, la femme (Mariella Lotti) a honte de son infidélité et, nonobstant les adjurations de son mari qui l’aime, met fin à ses jours.

Anna Magnani et Amedeo Nazzari dans « Il bandito »

Il bandito (1946), tourné dans une Turin dévastée, décrit le retour de deux soldats qui avaient été prisonniers des Allemands. Ils découvrent une population paupérisée à l’extrême, obligée de supporter la dégradation et l’anarchie. Ernesto, trouvant sa maison bombardée et assistant au meurtre de sa sœur prostituée, ne voit d’autre issue pour survivre que rejoindre la pègre. Comme une femme fatale (incarnée par la bouillante Anna Magnani) a un faible pour lui, il a vite fait de gravir les échelons pour devenir un capo respecté. Mais depuis Scarface (Hawks, 1932), on sait comment cela se termine. Ce qui est le plus intéressant dans ce film, c’est qu’ Ernesto découvre le métier de sa sœur en cherchant à satisfaire un désir sexuel inassouvi depuis trois ans. Cette thématique n’était jamais abordée dans le cinéma traditionnel et Lattuada l’empoigne sans peur de la censure. Elle sera d’ailleurs au centre de son œuvre future.

John Kitzmiller et Carla Del Poggio dans « Senza Pietà »

Senza pietà (1948) poursuit dans la même veine, avec un sens du réalisme vigoureux et cruel, pour montrer que si les hommes ont la vie dure dans l’Italie d’après-guerre, les femmes sont encore plus à plaindre. Pour échapper à la faim, Angela (l’émouvante Carla Del Poggio, madame Lattuada en personne) s’est cachée dans un train de marchandises en direction de Milan. Elle aide un soldat américain noir, poursuivi par la police, à monter dans le wagon et ces deux blessés de guerre fraternisent. Séparés et ballottés chacun de son côté entre trafics, prostitution et prison, ils ne se retrouvent que des mois plus tard. Bien sûr, tous les projets d’émigration outre-Atlantique qu’ils échafaudent seront contrecarrés : c’est le néo-réalisme dans ce qu’il a de plus noir, la femme et le Noir symbolisant des exclus de choix. lI delitto di Giovanni Episcopo (1947), d’après l’œuvre de Gabriele D’Annunzio, raconte comment la vie d’un petit rond-de-cuir timide est mise sens dessus dessous par un faussaire qui manipule le pauvre hère à volonté pour le dépouiller.
Comme les deux films précités, Il mulino del Po (1949) a été coscénarisé par Federico Fellini. Le film a, avec une trentaine d’années d’avance, des airs de 1900 (Bernardo Bertolucci, 1976) : la lutte ouvrière des fermiers exploités par les latifundistes, d’un côté, et la sourde rivalité entre meuniers fluviaux (qui estiment être leurs propres patrons) et les fermiers, de l’autre. Un Romeo fermier (Jacques Sernas) et une Juliette meunière (encore Carla Del Poggio) doivent louvoyer pour s’aimer, tandis que la troupe est appelée à contenir et charger, si nécessaire, les grévistes – protestant contre l’introduction des moissonneuses à vapeur - dans les champs. Comme toujours en ces situations, des petites frappes sans foi ni loi sèment la discorde, et les innocents trinquent. Le réalisme sur la condition paysanne à la fin du XIXe siècle, le didactisme politique et l’épopée romanesque se conjuguent dans un récit plein de bruit et de fureur.

Ettore Manni et Kerima dans « La Lupa »

La Lupa (1953), d’après le conte de Giovanni Verga, ose le portrait d’une femme complètement libre dans un village de Calabre, qui choisit et repousse ses amants quand ça lui chante, même son beau-fils qu’elle a, il est vrai, séduit avant sa fille ! Elle est détestée, bien sûr, par toutes les femmes du village, d’autant plus que toutes travaillent pour le même industriel tabaquier qui la convoite avec ardeur. Cela ne saurait que mal se terminer. L’actrice française Kerima qui joue cette panthère fut « découverte » 2 ans plus tôt par Carol Reed et fit la couverture de Life à cause d’un baiser de 112 secondes dans son Outcasts of the Islands .

Martine Carol dans « La Spiaggia »

Dans La Spiaggia (1954), Martine Carol joue Annamaria, une escort girl qui offre des vacances balnéaires dans un hôtel de la côte ligure à sa petite fille, élevée par des religieuses. Les bourgeoises en villégiature, loin de leurs maris, regardent avec admiration ce duo si attendrissant. La nuit, elles s’occupent de leurs amants qu’elles congédient lorsque leurs époux viennent les rejoindre pour le week-end. Au moment où un de ceux-ci reconnaît Annamaria et vend la mèche, l’ostracisme à son égard éclate. Un vieillard milliardaire qui a observé tout le cirque et envoie paître tous les obséquieux qui lui font des salamalecs, décide de lui offrir son bras sans contrepartie, superbe acte d’insoumission à l’hypocrisie systémique. Le film annonce le thème majeur de la filmographie à venir : la sexualité et sa place dans une société répressive.

Jacqueline Sassard et Raffaele Mattioli dans « Guendalina »

Guendalina (1957) dresse le portrait d’une fille de 15 ans de la haute bourgeoisie milanaise en vacances à Viareggio. Ses parents, un père volage et une mère égocentrique, semblent se diriger vers le divorce, alors que Guendalina (incarnée par Jacqueline Sassard, qui vient de décéder en juillet) se lie sur la plage d’amitié avec un lycéen pauvre qui prépare ses examens. Au contact de ce jeune homme sérieux et de sa famille aimante, la capricieuse se transforme. Alors que le flirt se mue en amour sincère et profond chez les ados, les parents de Guendalina ont l’idée saugrenue de se rabibocher et de rentrer en famille dans la métropole. Les amours de vacances sont décidément les plus déchirantes. L’éveil des sens chez les jeunes filles est observé d’une façon plus pointue dans I dolci inganni (1960), où Catherine Spaak se réveille d’un rêve érotique et sèche l’école pour rendre visite à l’homme qui figurait dans son rêve, Enrico, architecte et ami de la famille : elle finira par le séduire et se faire dépuceler. Riche de cette expérience, elle se rend compte qu’elle ne veut pas de liaison prolongée avec lui. Une autre adolescente figure dans L’imprevisto (1961) : Jeanne Valérie campe une élève sous l’emprise sexuelle de son professeur de musique et partie prenante avec lui et sa femme dans une crapuleuse affaire de kidnapping de bébé. Locarno a montré heureusement la version française du film : comme presque tous les comédiens sont hexagonaux, c’est effectivement la plus organique. De plus le scénario est structuré avec une limpidité scientifique et le montage soigne au maximum le suspense à la Hitchcock : Lattuada a encore commis un chef- d’œuvre là où on ne l’attendait pas.

Alberto Sordi dans « Mafioso »

Autre perle : Mafioso (1962), qui montrait pour la première fois aux Italiens les ramifications totalitaires et planétaires de la pègre par le truchement de l’histoire d’un garçon sicilien qui avait pu, grâce à l’appui de son Parrain, faire des études et devenir ingénieur chez FIAT à Milan. Quadragénaire, il décide de faire visiter son bled à sa femme lombarde et ses deux fillettes. Son directeur lui remet un cadeau pour le Parrain, son ami. Sur place, tout s’emmanche bien et on s’apprivoise de part et d’autre. Quand tout semble rouler, le Parrain invite Nino à une partie de chasse de quelques jours. En fait, il se fait enlever et acheminer incognito à New York où il sera obligé d’exécuter un homme pour avoir droit au vol du retour. Tout comme De Niro dans The Irishman (2019). Sa famille n’aura rien remarqué, seul Nino est marqué pour la vie, lui qui croyait que les histoires de mafiosi, c’était seulement des histoires d’autrefois.

Teresa Ann Savoy dans « Le farò da padre »

Dans les années 1970, à la suite de la révolution soixante-huitarde, le cinéma de Lattuada va aller de plus en plus loin dans l’exploration de l’érotisme et de ses extrêmes, invitant à un néo-paganisme opposé au libéralisme du capital et du profit ( Oh, Serafina ! , 1976, sujet sexuel : Dalila Di Lazzaro) et éclairant des actrices au look de plus en plus juvénile sous toutes les coutures. Le bouquet fut probablement ce film féroce et grotesque, digne de Ferreri, dont le titre original fut Le farò da padre (1974, sujet sexuel : Teresa Ann Savoy), mais que les cinéphiles de ma génération se remémorent sous le titre La Bambina . On y voit un requin de l’immobilier projeter d’épouser une retardée mentale incontinente, afin de s’allier à sa famille de riches propriétaires. Il va jusqu’à organiser l’enlèvement et le viol de la pauvre fille. Quand il se rend compte qu’elle est aussi une perverse polymorphe qui adore le sexe, il réalise qu’il l’a dans la peau : il ne demande plus ni rançon ni même dot, mais s’estime le plus heureux des maris. Victime de ses pulsions, s’est-il seulement projeté une fois dans leur avenir commun ?

[Autres chefs-d’œuvre non traités dans le texte : Il cappotto (1952), Venga a prendere il caffè da noi (1970), Bianco, rosso e … (1972) et La cicala (1980)]

Raymond Scholer