Le cinéma au jour le jour
Cine Die - Novembre 2021

Compte-rendu

Article mis en ligne le 31 octobre 2021
dernière modification le 1er décembre 2021

par Raymond SCHOLER

La chronique évoque de nouveaux films et s’intéresse au programme de la Cinémathèque, qui propose deux rétrospectives à déguster durant les mois de novembre et décembre ; tout d’abord une rétrospective complète des longs métrages de Stanley Kubrick, ainsi qu’un focus sur le documentariste neuchâtelois Henry Brandt.

Nouveaux films
Maintenant que seul le public vacciné peut retrouver le chemin des salles obscures, il est évident que les exploitants ne retrouveront pas les chiffres d’avant la pandémie. D’abord parce qu’un pourcentage limité de sièges pourra être occupé, mais aussi parce que la distribution helvétique a décidé de donner la préférence à des bandes dispensables ( Pourris gâtés, Flag Day ) plutôt qu’à des œuvres méritantes. Rien que pour le domaine francophone, la critique française de l’été nous avait mis l’eau à la bouche avec des titres comme Onoda (Arthur Harari), Bergman Island (Mia Hansen-Løve), Teddy (Ludovic et Zoran Boukherma), La Fièvre (Maya Da-Rin) ou La Tour de Nesle (Noël Herpe) : rien de tout ça ne scintille à l’horizon.

Wallace Shawn, Gina Gershon et Louis Garrel dans « Rifkin’s Festival »

Même le dernier Woody Allen semble avoir été mis au rancart par la maison de distribution Frenetic. Pourtant Rifkin’s Festival est un feu d’artifice pour les fidèles du cinéaste, quand bien même il a abandonné toute illusion de jeunisme (qui existait encore dans A Rainy Day in New York , 2019) pour dresser par procuration un autoportrait de l’intellectuel au pied de la vieillesse, donc du renoncement à la séduction. Les tentatives du professeur de cinéma retraité (incarné par Wallace Shawn) pour approcher Elena Anaya, qui interprète sa cardiologue intérimaire lors d’un séjour au festival de Saint Sébastien, sont plutôt pitoyables et ne sont tolérées qu’à cause d’une déroute sentimentale momentanée de la dame. De plus, son épouse (Gina Gershon), attachée de presse de son état et raison de leur séjour festivalier, assiège avec ferveur un jeune réalisateur (Louis Garrel) qui a le vent en poupe, dont elle est ou va devenir la maîtresse. Sur ce fond de marivaudages se greffent, pour le plus grand de nos plaisirs, des hommages oniriques en noir et blanc aux films favoris de Woody Allen, où des acteurs invités incarnent des personnages célèbres. Bien sûr, Bergman y occupe la première place : Christophe Waltz imite la Mort du 7e Sceau , tandis que Gershon et Anaya, l’une de face, l’autre de profil, dissertent sur Dieu et la mort en suédois avec des sous-titres, en référence au plan iconique avec Bibi Andersson et Liv Ullman dans Persona . Et il y a une luge dans un Citizen Kane juif, nommée Rose Budnick.

Sven Schelker & Morgane Ferru dans « Und morgen seid ihr tot »

Le cinéaste suisse le plus rompu aux tournages professionnels est sans doute Michael Steiner. L’aisance avec laquelle il peut passer de l’action politico-économique ( Grounding , 2006, sur le fiasco Swissair) à la comédie sociologique ( Wolkenbruch , 2018, sur l’amour naissant entre un Juif orthodoxe et une goï ouverte d’esprit) l’avait prédestiné à mettre en images l’histoire peu commune vécue par un couple de jeunes globe-trotters helvétiques dans Und morgen seid ihr tot (2021). En 2011, Daniela Widmer et David Och, arpentant en fourgonnette VW l’ancienne Route de la soie, s’étaient aventurés dans un coin peu recommandable du Pakistan et avaient été promptement kidnappés. Les ravisseurs les vendirent aux talibans du Waziristan du Nord comme monnaie d’échange. Pendant 8 mois, ils changèrent plusieurs fois de geôle ou de caverne, apprenant à se rendre utiles lorsque les conditions le permettaient, mais souvent obligés de suivre des règles de conduite strictes, surtout tributaires de la charia, vivant constamment sous des menaces de mort. Jusqu’au beau jour, où ils reconnurent, à quelques lieues de leur dernière prison, un check-point de l’armée pakistanaise. Une échappée nocturne bien préparée leur permit d’atteindre ce havre à temps et d’échapper à leurs poursuivants. Quelle ne sera donc pas leur surprise de se voir accueillis en Suisse par une presse incrédule et franchement hostile ! Dans le plus pur jus complotiste, les medias ne pouvaient pas accepter la version de ces héros d’un jour, supputant que cette libération n’avait que pu être achetée au prix fort par la Confédération. Et comment pensaient-ils rembourser l’Etat ? Grâce à des comédiens exceptionnels et des lieux de tournage judicieusement répertoriés (notamment en Inde et en Espagne), Steiner a réussi à nous immerger dans les affres de la captivité avec le même degré d’urgence du réel qu’on connaît au meilleur cinéma américain.

Kirby Howell-Baptiste et Kristen Bell dans « Queenpins »

Queenpins du couple de cinéastes Aron Gaudet et Gita Pullapilly est une comédie superbement enlevée, inspirée par une arnaque réelle non pas de fausse monnaie, mais de faux coupons (de réduction) qui avait causé aux fabricants un dommage de quelque 40 millions de dollars en 2012. Ces coupons furent mis en vente sur un site appelé « Savvy Super Saver » (« économiseur de pointe, très au courant »), géré par deux amies de Phoenix, AZ. À l’origine, elles s’exerçaient uniquement à faire des économies à l’envi par coupons interposés. Ayant découvert qu’une simple réclamation leur valait un coupon pour un article gratuit et que les coupons étaient imprimés presque tous dans la même usine mexicaine, elles prirent contact avec des ouvriers sur place désireux d’arrondir leurs fins de mois : ceux-ci envoyèrent à leurs amies américaines, qui les mettaient en vente sur leur site, des cartons entiers de coupons volés. Quand un agent de prévention des pertes avertit le FBI qu’il y a une arnaque de coupons en route, les investigateurs fédéraux haussent les épaules, du moins dans le film. Mais un inspecteur des postes prend l’enquête au sérieux, parce qu’il s’agit d’un crime commis par courrier postal. Ce sont ces deux limiers, incarnés respectivement par Paul Walter Hauser (le Richard Jewell de Clint Eastwood), fouineur goguenard de coupons falsifiés, et Vince Vaughn, postier émérite imperturbable, qui font le sel du film, tant leurs échanges sont savoureux et tordants.

Seidi Haarla et Youri Borisov dans COMPARTIMENT No 6 « Compartiment No. 6 »
© Sami Kuokkanen Aamu Film Co.

Compartiment No6 du Finlandais Juho Kuosmanen est probablement le plus original film d’amour de l’année. Il ne se déroule pas en Finlande, mais en Russie, celle d’avant les portables. On doit être à la fin des années 90, puisque Titanic est mentionné. Laura, une Finlandaise qui étudie l’archéologie à Moscou, veut visiter des pétroglyphes situés près du port arctique de Mourmansk. Sa propriétaire et amante moscovite, Irina, a déjà réservé deux places en seconde dans le sleeping. Au dernier moment, elle a un empêchement et Laura doit partager son compartiment avec Liocha, un ouvrier russe aux manières bien rus-tres. Le trajet risque donc de paraître plus long que 1500 km. Laura se réfugie dans le wagon restaurant. À son retour, elle retrouve le jeune homme bien éméché et d’humeur querelleuse et essaie en vain de convaincre la conductrice pour obtenir un autre compartiment. Lorsque Liocha commence à cuver sa vodka, elle a enfin la paix. À Saint-Pétersbourg, elle décide d’abandonner son voyage, mais en téléphonant à Moscou, elle se rend compte qu’elle n’était qu’une parenthèse dans la vie d’Irina. Elle réintègre donc le compartiment no6 et apprend que Liocha va à Mourmansk pour travailler dans les mines à ciel ouvert. Lors d’un arrêt nocturne prolongé, il l’entraîne pour une visite chez sa mère adoptive et la vieille dame réussit à rapprocher les jeunes gens avec ses propos sur la sagesse innée des femmes. Liocha est en tout cas tout dépité lorsque Laura invite, pour un court trajet, un compatriote guitariste dans leur compartiment. Laura devine qu’elle a commis un impair et elle observe même avec tendresse Liocha qui fait le zouave avec la neige sur le quai, comme un gamin. À mesure que le train approche de son but, les deux acteurs oscillent constamment entre proximité et distance, gêne et ouverture, surtout quand Laura découvre que son appareil photo a disparu en même temps que le guitariste, la privant de tous ses souvenirs moscovites. De plus, il s’avère que visiter les pétroglyphes en hiver est bien compliqué, puisque les routes sont fermées. Liocha va tout faire pour que Laura ne sombre pas dans le désespoir. Sans grands coups d’éclat, ce film patient qui avance ou recule, en empruntant des chemins de traverse, sur la carte du Tendre, nous quitte non pas sur des lendemains qui chantent la vie en rose, mais avec un sourire qui permet tous les optimismes. Une rareté qui réchauffe le cœur.

Kirsten Dunst et Michelle Williams dans « Dick »

Patrimoine
À Locarno, Gale Anne Hurd, la productrice de The Terminator (James Cameron, 1984), avait avoué que sa production favorite était Dick (1999) de Andrew Fleming. Je me suis donc rué sur le DVD. Il s’agit d’une comédie désopilante qui montre comment deux lycéennes (incarnées par Kirsten Dunst et Michelle Williams, adolescentes à l’époque), locataires de l’immeuble du Watergate, deviennent les témoins involontaires du cambriolage des bureaux du Parti démocrate. Le lendemain, lors de leur visite de classe à la Maison Blanche, les deux ados font la connaissance de Richard Nixon (incarné à la perfection par Dan Hedaya). Elles lui demandent la permission de promener son chien pour lequel elles se sont prises d’affection et deviennent des visiteuses régulières, apportant au président des cookies maison dont il raffole. De fil en aiguille, elles influencent sans le savoir certaines décisions politiques et sont témoins de choses qu’elles entendent à travers les portes. Quand Tricky Dick les déçoit (notamment parce qu’il n’est pas gentil avec certains animaux), elles décident de révéler tout ce qu’elles savent au Washington Post… Un chef-d’œuvre méconnu !

« Eyes Wide Shut » de Stanley Kubrick
© Warner bros.

Cinémathèque
La Cinémathèque suisse peut enfin, sur les deux derniers mois de l’année, offrir sa rétrospective complète des longs métrages de Stanley Kubrick, qu’elle avait dû repousser à cause de la pandémie. Rares sont les œuvres qui contiennent autant de classiques ou de films culte. Et faire une cure de classiques est toujours bénéfique pour remettre l’église au milieu du village dans les têtes cinéphiles. Le documentariste neuchâtelois Henry Brandt est l’autre cinéaste fêté avec une rétro exhaustive : il aurait été centenaire cette année. Un ouvrage collectif dirigé par Pierre-Emmanuel Jaques et Olivier Lugon : Henry Brandt, cinéaste et photographe est un complément utile à la découverte de cet auteur humaniste.Cinémathèque

Raymond Scholer