Théâtre du Châtelet
Entretien : Fanny Ardant

Fanny Ardant explique pourquoi elle s’est attelée à la mise en scène de Véronique de Messager.

Article mis en ligne le février 2008
dernière modification le 2 février 2008

par François LESUEUR

Longue, brune, féline, Fanny Ardant explique pourquoi elle s’est jetée avec passion dans une nouvelle aventure : celle de la mise en scène de Véronique de Messager au Théâtre du Châtelet. Gros plan sur une artiste multiple, mue par l’instinct et par l’amour.

Avec votre tempérament, l’image que vous donnez, qui est celle d’une artiste passionnée, cultivée, nous ne sommes pas totalement surpris de vous voir passer à la mise en scène, mais nous ne vous imaginions pas faire vos armes avec un opéra-comique de Messager. Peut-on savoir ce qui vous a conduit à accepter cette proposition ?
FA : Jean-Luc Choplin m’a fait cette offre, qui m’est arrivée comme un cadeau, par la voix des airs ; je ne connaissais pas l’oeuvre de Messager, à l’exception des deux fameux airs, mais je ne les avaient jamais raccordés à quoi que ce soit. Face à cette proposition invraisemblable et sans réfléchir, comme à mon habitude, j’ai répondu oui. Par la suite j’ai découvert l’ouvrage, du point de vue musical et théâtral et plus je l’ai écouté, plus je l’ai apprécié et plus j’ai vu ce que je pouvais dire de moi. L’opérette est loin d’être un genre mineur. On pense souvent qu’elle est uniquement faite pour rire, alors qu’elle contient de nombreux thèmes mélancoliques, il suffit d’écouter Offenbach, ou La Chauve souris que j’adore, pour déceler la douleur sous l’apparente gaîté. Je suis rentrée dans des corridors obscurs, en essayant de comprendre ce qu’était le monde de l’opéra, comment il fonctionnnait, en veillant à ce que cette structure ne vienne pas écraser les rêves que j’avais pu concevoir. Tout le travail en amont est extaordianire et il faut l’avoir bien préparé pour appréhender le fossé qu’il peut y avoir entre ce que l’on a imaginé seule dans le noir et la réalité. La musique vous créée des images et puis après il y a l’humain.

Véronique. Crédit : Marie-Noëlle Robert

Le chef d’orchestre Jean-Christophe Spinosi qui dirige Véronique au Châtelet, a déclaré que « vous partagiez un réel désir de travailler main dans la main pour redonner à Véronique sa juste valeur ». N’est-il pas finalement aussi compliqué de remonter des ouvrages oubliés, que de s’attaquer à une œuvre du répertoire que tout le monde connaît ?
Vous savez, sur ce projet, je suis une outsider. Je découvre cette oeuvre comme je le suppose, toute une génération avec moi. Ce qui me plait de partager avec Spinosi, c’est lorsque les choses que j’ai éprouvées d’instinct, trouvent des correspondances avec la musique ; le musicien me dit alors que je ne m’étais pas trompée. Il y a dans cette oeuvre des éléments imposés par le langage musical, par la mélodie, le rythme et il est difficile de passer du théâtre au chant. Véronique est bizarrement faite : plus on avance, plus la musique se fait rare et plus on glisse vers le théâtre. Une oeuvre archi-connue aurait certainement été plus risquée, mais je n’y ai pas pensé. Je n’avais pas l’intention de concevoir une relecture de Véronique, à la différence de ce que l’on est en droit d’attendre de Carmen ou de Don Giovanni. C’est amusant quand j’y pense car Florestan ressemble en mode mineur et français, à Don Giovanni. Il est habitué à séduire toutes les femmes et pour la première fois il va avoir une leçon. Cette fiancée qu’il épouse en pensant qu’il s’agit d’une petite oie blanche, va finalement le mener par le bout du nez.

Comment concevez-vous ce nouveau statut de metteur en scène et vous a-t-il été facile de passer de l’état d’instrument, à celui de concepteur-régisseur ?
Pour apporter des réponses, il me fallait savoir comment les donner et les moyens pour y arriver me manquaient. En tant qu’actrice et n’étant pas pédagogue, j’avais envie de jouer tous les rôles et je peux dire que cela ma rejeté encore plus dans mon statut de comédienne, que j’adore. J’ai voulu que tous les personnages soient aimables et désirables et insisté pour que chacun possède une face blanche et une face noire ; le double m’intéresse. Il faut lutter contre les idées préconçues, refuser d’enfermer les gens dans des clichés. J’ai pensé à Marivaux, au Prince travesti, au Mariage de Figaro, aux Noces de Figaro où tout le monde se déguise, se fait passer pour un autre.

Vous qui êtes une habituée des salles de spectacle et du Châtelet notamment, qu’est-ce que le fait de vous être retrouvée sur ce plateau en tant que metteur en scène vous a procuré ?
Quand on arrive aux répétitions et que l’on se retrouve devant ce plateau nu, c’est terrible. Cela m’a toujours fait peur en tant qu’actrice, mais davantage encore au Châtelet qui est pour moi l’une des plus belles salles de Paris, avec son côté sacrificiel. En tant que spectatrice j’y ai vu le Ring et j’étais effrayée pour ceux qui étaient sous la lumière. Cela vous force à vous remettre en question, car je n’ai aucune certitude. Mais à partir du moment où l’on m’a confié ce travail, j’aurais eu plus de raisons de pleurnicher d’avoir dit non, que de me jeter par terre et d’avoir dit oui. Che sara sara.

Avant d’apprendre que vous alliez mettre en scène Véronique, personne ne vous aurait imaginée écouter, ou même chanter « Poussez, poussez l’escarpolette », or, il paraît que c’est le cas à présent. Plus largement, quel type de mélomane êtes-vous ?
J’aime tout ce qui est tragique, ce qui est noir et même ce qui pourrait échapper à la noirceur, je vais le débusquer. J’aime les êtres humains et la recherche de l’amour, sur scène comme dans la vie. Tous les gens broyés par un amour non partagé, ceux qui attentent l’amour ou qui en sont déçus me touchent. J’aime donc Puccini, Wagner et Mozart, qui ne me fait pas rire. Souvenez-vous de la polémique autour du Cosi fan tutte monté par Chéreau : mais bien sur que c’est une oeuvre mortifère. La trahison, personne n’en sort indemne. J’aime la tristesse, la mélancolie, la chanson française, le fado, les tziganes, Quand ça finit mal on a toujours l’espoir de vivre, alors que quand ça finit bien on se dit que l’on en est exclu.

Vous êtes à la fois un personnage médiatique et une artiste qui a su conserver et sans doute entretenir une part de mystère. Est-ce qu’avec ce défi, vous n’avez pas une fois encore désiré être là où l’on ne vous attendait pas ?
Ah non, car dans ma vie il n’y a jamais eu aucune stratégie : exactement comme ce cadeau qui m’est arrivé, sans aucun plan. Jusqu’à présent les autres sont plus étonnés que moi. On m’a souvent demandé pourquoi j’avais tourné certains films ; si j’étais insolente je répondrais pourquoi pas ? Vous savez le désir de faire quelque chose, c’est obscur. Le refus est quelque chose de plus précis. Quand j’accepte un rôle, c’est un truc de chien, il y a quelque chose d’intuitif. Quand j’ai reçu le projet de La maladie de la mort, j’ai lu le texte et immédiatement aprèsuj’ai donné mon accord. En revanche je sais très bien architecturer mes refus. Si je n’avais pas aimé Véronique, j’aurais refusé le projet.

Vous cultivez depuis longtemps le paradoxe en interprétant au théâtre des textes très différents de Duras et de Guitry, en jouant au cinéma avec Resnais et Aghion, en interprétant Maria Callas et Sarah Bernhardt, avec le même appétit. S’il fallait trouver un fil conducteur qui relie toutes vos activités, quel serait-il ?
Je ne pense pas qu’il y ait de logique : c’est un peu comme une tête chercheuse, mais je recherche toujours l’intensité. Il y a des choses auxquelles je ne pensais pas et pour lesquelles je peux m’enflammer très rapidement. Le scénario d’un film est encore plus excitant, car à la différence d’un rôle du répertoire, il nait de l’imagination totale. Le cinéma permet de nous destabiliser, à la manière d’un coup de foudre, comme dans la vie. J’ai eu ça avec Duras, comme une évidence, le sentiment de me dire que si j’avais écrit, c’auraient été avec ces mots là.

Depuis vos débuts au Festival du Marais dans une pièce de Corneille, vous n’avez cessé d’alterner le théâtre, où la difficulté est de maintenir l’intensité sur le long terme, le cinéma où vous avez dit prendre vos respirations et la télévision grâce à laquelle vous êtes devenue un personnage public au tournant des années quatre vingt. Quelle satisfaction, quelle sensation nouvelle, la mise en scène vous apporte-t-elle ?
C’est quelque chose que je ressens pleinement en ce moment. Quand je rentre chez moi le soir, j’éprouve une énorme fureur et une grande joie. Je suis très contente de me lever le matin : je suis désespérée et excitée, car je sais que la mise en scène sera terminée le 19 janvier. J’ai joui de ces moments intenses pendant lesquels je me suis donnée à fond et je peux déjà affirmer que j’ai aimé ce travail, même s’il m’a demandé beaucoup.

En plus de la scène vous venez, dit-on, d’écrire le scénario de ce qui sera votre premier long-métrage intitulé Cendres et sang, dans lequel vous jouerez également. Comment vous est venu ce désir d’explorer de nouvelles formes et de vous engager dans des directions que vous vous étiez jusque là refusées ?
J’ai écrit un scénario qui a reçu l’avance sur recettes, mais je n’arrive pas à trouver l’argent pour le produire ; c’est encore suspendu. J’ai eu du plaisir à l’écrire et à imaginer cette histoire. J’attends de voir si ce projet aboutira. Il s’agit de quelque chose que j’ai décidé.

Paradoxalement, vous reconnaissez souvent le fait de vous laissez mener par la vie et ne rien décider. Cette nouvelle étape risque d’avoir des répercussions ou en tout cas des conséquences inattendues. Si l’on vous donnait carte blanche, quelle œuvre auriez-vous envie d’aborder au théâtre ou à l’opéra ?
Je ne sais pas, car comme je vous l’ai dit, les choses viennent à moi. J’ai très envie de jouer en tout cas.

Véronique sera également donnée en mai prochain à l’Opéra de Metz dans une mise en scène de Vincent Vittoz. Ferez-vous le déplacement pour assister à l’une des représentations ?
Certo (grand sourire gourmand). "Partons, partons pour Romainville".......

Propos recueillis par François Lesueur