Théâtre de l’Odéon, Paris
Entretien : Jean-Pierre Vincent

Le metteur en scène Jean-Pierre Vincent évoque son parcours, et sa mise en scène de l’Ecole des femmes.

Article mis en ligne le février 2008
dernière modification le 2 février 2008

par Julien LAMBERT

Jusqu’au 24 mars, on pourra découvrir au Théâtre de l’Odéon l’Ecole des femmes de Molière mis en scène par Jean-Pierre Vincent, pièce qui bénéficiera de la participation du comédien Daniel Auteuil. Voilà qui promet de beaux soirs...

Jean-Pierre Vincent, vous faites partie des grands noms de l’Histoire de la mise en scène française, quelle position estimez-vous y occuper ?
Je suis sans doute celui qui a réussi le mieux à conjuguer l’exercice des responsabilités directoriales et l’indépendance de la création. Plus que d’autres, je me suis aussi occupé de ce qui pouvait arriver derrière moi. Je n’ai moi-même pas fait d’écoles, je me suis autoformé, comme Jérôme Deschamps ou Patrice Chéreau qui étaient dans le même lycée que moi, le conservatoire de Paris étant alors aux mains de la réaction théâtrale. Nous avons donc fait des études à la fac, profité de l’existence du premier institut d’études théâtrales, et très vite j’ai été amené à aider des gens des écoles à acquérir les bases du métier. Cela correspondait à la façon dont je rêvais de pratiquer la conjugaison entre la rupture et la continuité. Nous étions bien sûr dans notre post-adolescence théâtrale par principe en rupture avec l’esthétique et la politique de la génération précédente, mais savions aussi qu’ils avaient fait un travail extraordinaire et qu’il fallait le continuer et renforcer les idées de fond et le nombre de gens qui pouvaient penser et travailler comme nous, former une génération donc.

Jean-Pierre Vincent. Crédit Pidz

En parcourant les CV des acteurs français actuels, on rencontre sans cesse votre nom : quel serait le dénominateur commun de ces gens qui sont passés par votre école ? Une étude rigoureuse, « classique », du texte, par la dramaturgie ?
Il n’y a pas d’esthétique Jean-Pierre Vincent, de même que la facture de mes spectacles est tirée de l’énergie spécifique de chaque texte, de la façon dont chacun parle de l’humanité, à l’humanité. Il y a une éthique du rapport aux autres, au contenu des pièces. Je forme moins des acteurs que des gens de théâtre susceptibles de passer à la mise en scène. J’essaie de profiter de ce que je sais de l’acteur allemand pour améliorer l’acteur français.
Nous pensions avec Bernard Chartreux que les gens allaient se rendre compte que la dramaturgie était une évidence, mais en France la notion d’artiste implique bien des résistances : nous sommes plus portés vers les notions plus légères voire dilettantes de talent, d’improvisation, alors que la dramaturgie affirme une présence supérieure de la philosophie et du politique dans le travail ; c’est aussi une façon d’organiser autrement le partage du talent entre le metteur en scène et les acteurs. Diderot l’a pourtant inventée en même temps que Lessing, mais l’écrasante victoire de la bourgeoisie en 1830 a privé notre théâtre de sérieux, d’auteurs comme Tchekhov, Ibsen, Strindberg, ou Gorki, alors que nous avons Offenbach, Labiche et Feydeau, mais aussi Claudel : en France c’est la poésie qui s’est opposée au divertissement bourgeois, pas un théâtre du réel responsable et sérieux.

Vous allez monter prochainement L’École des femmes, alors que votre carrière compte déjà bien des classiques souvent jugés poussiéreux : Beaumarchais, Musset... pourquoi ce retour, après plusieurs années d’auteurs contemporains ?
Nous sommes des animaux historiques. L’idéologie d’aujourdhui s’acharne à mettre dans nos têtes que notre monde est en rupture profonde avec le passé, ce qui est faux évidemment. Je tiens beaucoup à une réflexion profonde sur l’historicité des choses. L’Ecole des femmes me semble pouvoir être utile à certaines catégories de spectateurs ; à l’heure où, aux abords de nos grandes villes, des jeunes filles sont enfermées, qu’elles font des mariages forcés, la pièce trouve des résonances qu’elle n’avait pas il y a vingt ans, tout comme l’idéologie d’extrême droite d’Arnolphe.

Concrètement, comment pratiquez-vous cette approche « sérieuse » du texte ? L’an dernier en Avignon, votre Silence des communistes fournissait un modèle de mise en lecture, de présentation sobre et minutieuse des subtilités d’un texte...
Je fais attention au grain du texte. Je tape donc moi-même la brochure du comédien en faisant des retours à la ligne aussitôt que je sens une articulation dans la pensée du personnage, afin que l’acteur n’enfile pas le texte comme des colliers de perles. Certains auteurs, comme Bond ou Lagarce, écrivent ainsi, mais l’acteur français est un acteur pressé, il n’en tient pas compte.
Pour le Silence des communistes j’ai voulu ne travailler que dix jours avec un seul mot d’ordre : ne pas dire une pensée déjà écrite. C’est formidable, car le texte et donc l’acteur révèlent sans cesse des choses imprévues. L’acteur avait une prise directe sur le texte, et donc le texte sur le spectateur. Dans son ouvrage De l’apparition des pensées dans le discours, Kleist explique que la pensée vient en parlant, comme l’appétit vient en mangeant. Ainsi tous les bons auteurs n’écrivent jamais des tirades, mais de la vie imprévisible qui se produit de mot en mot. On commence toujours une tirade par des mots inutiles pour attirer l’interlocuteur, puis ses réactions nous font rajouter des précisions ou donner à entendre l’idée contraire, etc. Mais si l’acteur dit tout cela en tenant compte de la fin de la phrase, il livre des pensées toutes faites.

Les jeunes metteurs en scène présents en masse en Avignon semblent quant à eux mépriser la dramaturgie, voire le texte en général. Quel regard leur accordez-vous, vous qui semblez bien isolé dans une telle programmation ?
C’est évident que la chorégraphie, la vidéo, l’hémoglobine, la farine et les hurlements, ce n’est pas ma tasse de thé. Mais quand je vois un spectacle du genre réussi j’adore ça, j’apprends des choses que je ne copierai pas pour autant. Je suis très ouvert à d’autres formes de théâtre, mais j’ai un oeil suffisamment exercé pour distinguer les spectacles géniaux des « merdes ». Le problème aujourd’hui, c’est que beaucoup n’ont pas de maîtres. Moi j’ai eu Giorgio Strehler que je n’ai connu qu’à quarante ans, mais ai suivi par les photos, les textes, tout en voulant faire autre chose. Je me suis rempli de ce matériau. Il est nécessaire, pour un jeune artiste, d’avoir des repères, une admiration, l’envie de reprendre un héritage et de le dépasser, de le détourner aussi, parce qu’on a pas les mêmes soucis que cette personne qui a vingt ou quarante ans de plus.

Y voyez-vous un parallèle avec la perte du métier de l’acteur et l’omniprésence de la technologie ?
C’est lié à un tout, à une vision du monde. On accepte trop facilement aujourd’hui ce que les gros moyens de communication nous martèlent, que le monde et l’être humain ont atrocément changé. Cette idée que l’humanité n’a ni passé ni avenir constitue une sorte de néo-romantisme désespéré qui a des conséquences technologiques dans le théâtre. On ne peut plus raconter d’histoire, on emploie le mot « déconstruction » à tort et à travers sans avoir lu Derrida... Je n’ai pourtant pas senti de problème dans la réaction du public, qui est formidable de curiosité, de patience devant des spectacles déconcertants. On peut regretter qu’il n’y ait pas de guerre esthétique, mais ce n’est pas l’époque, c’est un moment de passage, les artistes doivent se regarder, s’écouter.

Sentez-vous également cette absence de maîtres parmi les auteurs français, ce qui expliquerait aussi l’antigallicisme qui règne en Europe aujourd’hui ?
Il est arrivé une drôle d’histoire en France : une série d’auteurs majeurs est passée inaperçue, car en cinq ans, nous avons perdu à l’age de quarante ans trois auteurs majeurs, Lagarce, Koltès et Gabily, et l’écriture du théâtre français s’est retrouvée « à poil ». Ceux qui viennent derrière se retrouvent ainsi en première ligne alors qu’ils ne devraient pas. Cela explique un passage un peu mou, et le fait que beaucoup s’écartent du texte. Le phénomène des auteurs metteurs en scène a commencé par des auteurs qui mettaient en scène leurs propres textes, pour aboutir aujourd’hui à des auteurs qui n’écrivent plus et qui font des spectacles. Ça me met un peu en colère...

Propos recueillis par Julien Lambert

Théâtre de l’Odéon : L’école des femmes de Molière - m.e.s. Jean-Pierre Vincent - avec Daniel Auteuil - jusqu’au 24 mars. (loc. 01.44.85.40.40)