Le cinéma au jour le jour
Cine Die - février 2022

Compte-rendu

Article mis en ligne le 11 février 2022
dernière modification le 28 février 2022

par Raymond SCHOLER

Où l’on examine le programme du “21st River to River Florence Indian Film Festival“, en jetant également un coup d’œil sur “Lya Mara, la Suisse et Lausanne“ ; pour finir, quelques commentaires sur deux films récents.

21st River to River Florence Indian Film Festival
Cette année, le festival toscan semblait privilégier le petit écran et les courts métrages, du moins dans sa version online. Patrick goes to Bollywood (Patrick Ranz + Clemens Jurk, 2020) donne une idée réaliste et pleine d’humour des obstacles que doit affronter un quidam allemand qui aimerait percer comme comédien dans la méga industrie indienne : au bout d’une demi-heure de documentaire (qui correspond à 10 jours de tournée de sollicitations), Patrick Ranz arrive enfin à décrocher un rôle de figurant, celle d’un officier de Sa Majesté qui, juché dans un arbre, abat un tigre. Cela remplit quelques instants de pellicule, mais Patrick a eu le rôle, parce qu’il parlait hindi. Avis donc aux amateurs !

Ek Duaa (Ram Kamal Mukherjee, 2021, court) s’attaque au problème des féticides féminins dans le sous-continent. Dans une première partie, on voit une mère s’occuper de ses deux enfants, un garçon et une fille, avec une tendresse exagérée pour la seconde, alors que son mari et son fils semblent s’en désintéresser complètement. Dans un deuxième temps, le film reprend les mêmes scènes, telles qu’elles se sont déroulées en réalité et on se rend compte que la petite fille n’existe que dans le rêve de sa maman et que celle-ci a dû avorter sur ordre de sa belle-mère.

« The Tenant » de Sushrut Jain

Dans The Tenant (Sushrut Jain, 2019, long), un ado de 13 ans, Bharat, tombe mortellement amoureux de la nouvelle locataire de l’appartement qui jouxte celui de ses parents : il veut absolument la protéger. Cette belle jeune femme, Meera, détonne dans le quartier bourgeois par ses toilettes occidentales, voire osées (qui suscitent les libidos des mâles et les haineux commentaires de leurs épouses), et son mode de vie libre, qu’exècrent les tenants de l’hindutva selon Modi. Il y a comme un air de famille avec Malena de Giuseppe Tornatore (2000). Il s’ébauche une relation profitable aux deux, la jeune femme trouvant chez Bharat une gentillesse et une innocence séduisantes et Bharat découvrant tout une gamme de nouvelles expériences. Jusqu’au jour où la jeune femme s’absente et lui laisse sa clef, tablant un peu imprudemment sur sa discrétion. Or, un gamin de cet âge-là se laisse toujours mener en bateau par des malveillants en embuscade. Et on sait depuis Chirac que les emmerdes volent toujours en escadron. Le cinéma de Bollywood, du moins celui montré à Florence, est devenu adulte.

« Mumbai Diaries 26/11 »

Cela se confirme de façon encore plus éclatante avec la minisérie Mumbai Diaries 26/11 (2021) de Nikhil Advani. Les chiffres du titre se réfèrent au 26 novembre 2008, quand la plus grande ville de l’Inde fut secouée par 12 attaques terroristes coordonnées, perpétrées par des militants islamistes entraînés au Pakistan, qui firent 179 victimes. Ce n’est que le 29 novembre que les troupes de choc eurent raison des derniers assaillants à l’hôtel Taj. C’est dire qu’il s’agit d’un traumatisme national qui est encore bien vif actuellement. Un des lieux visés était l’hôpital Cama, dont les équipes avaient réussi à limiter les dégâts en fermant toutes les portes internes à clef, éteignant les lumières et déplaçant les malades. Ce sont ces actes héroïques qui ont motivé les créateurs de la série à situer le lieu géométrique de tous les fils dramatiques du scénario dans un hypothétique Bombay General Hospital, car c’est à l’hôpital que convergent les victimes des autres attaques. De plus, cela leur permettait de créer un suspense comparable à celui de la série américaine The Resident (Amy Holden Jones et Hayley Schore), commencée en 2018 et actuellement en cinquième saison, avec son lot de médecins, infirmières, auxiliaires, administrateurs et patients, tous avec une personnalité différente et un agenda particulier. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le vivier des comédiens indiens vaut bien celui de leurs collègues américains quant à la biodiversité. Le frottement est causé ici non par le clivage noir-blanc ou riche-pauvre, mais par celui des religions, la méfiance envers les musulmans s’accentuant dès que la provenance des attaquants est connue. Contrairement à la rutilante clinique d’Atlanta de la série américaine, le manque de place et d’infrastructures, problème endémique des hôpitaux indiens, complique encore les aléas dramatiques et la minisérie ne le gomme nullement : à tout bout de champ, un médicament ou un instrument manque à un moment crucial, alors que des échafaudages de réparation encombrent certains couloirs. Bref, on se croirait, même en temps normal, dans une cour des miracles. On peut donc imaginer ce que cela donne en cas de catastrophe. Or, ce cas de figure a été magistralement mis en scène par Advani, qui rejoint ipso facto les rangs des grands cinéastes. L’action ne reste cependant pas circonscrite à l’hôpital, mais s’octroie des apartés dans un hôtel de luxe (inspiré par les vrais Taj-Mahal et Oberoi-Trident), à la Porte de l’Inde, à la gare Victoria Terminus et au Café Leopold, toutes cibles réelles des terroristes.

Lya Mara, la Suisse et Lausanne
Le Cinegraph - Lexikon zum deutschsprachigen Film est un lexique créé en 1984 par Hans-Michael Bock comme un recueil de pages détachées, augmenté périodiquement par des additions ou des corrections. En l’état actuel, cette banque de données truffée d’informations bio- et filmographiques porte sur plus de 1000 artisans ayant joué un rôle dans les cinémas allemand, autrichien ou helvétique et contient 12’000 pages réparties sur 9 classeurs. Cela va de l’actrice Truus van Aalten à l’écrivain Carl Zuckmayer.

Lya Mara

La dernière livraison date d’octobre dernier et contient 20 pages sur Lya Mara, une gloire du muet née en 1893 à Riga, encore sous la férule du tsar. Pendant la Grande Guerre, sa famille est évacuée vers Saint-Pétersbourg. En 1916, elle joue déjà dans 4 films du Polonais Aleksander Hertz, où ses prouesses de danseuse sont louées en même temps que celles de sa coéquipière Pola Negri. En 1917, le producteur berlinois Friedrich Zelnik l’engage sous contrat pour Das Geschlecht der Schelme (Alfred Halm), où elle partage l’affiche avec son patron qui tient le rôle principal. La critique berlinoise s’extasie devant la belle blonde polonaise, louant son tempérament exubérant et son charme d’ingénue, son naturel mignon et mutin. À partir de 1918, Zelnik réalise lui-même la plupart des films avec Mara et en 1920, ils se marient et fondent la Zelnik-Mara-Film GmbH. Des comédies bien enlevées alternent avec des spectacles historiques à costumes (presqu’une soixantaine de titres jusqu’en 1930) dans lesquels la star a comme partenaires Harry Liedtke, Reinhold Schünzel, Wilhelm Dieterle ou encore Hans Albers, pour ne citer que les plus célèbres.

« Jeder fragt nach Erika »

Entre les tournages, Lya Mara visite souvent la Suisse, notamment St.Moritz et Sils Maria, où l’hôtel Waldhaus, un établissement Belle-Epoque, a enregistré ses passages. En 1931, son début dans le cinéma sonore, Jeder fragt nach Erika (Zelnik), révèle la vérité : Lya Mara ne sait pas parler. Elle a un accent et grimace trop. De plus elle a presque 40 ans et ses mimiques exagérées pour singer une midinette ne passent plus. Le progrès technique a eu raison du tandem Zelnik-Mara. Mara ne jouera plus jamais devant la caméra. En août 1933, le Juif Zelnik émigrera avec sa femme en Angleterre. Elle y est considérée comme une réfugiée russe. En 1940, les deux obtiennent la nationalité britannique. Zelnik meurt en 1950. Lya, devenue Alexandra (son vrai prénom) Zelnik, passe ses dernières années sur les rives du Léman. En septembre 1966, elle prend ses quartiers à l’hôtel Eden, avenue de la Gare, à Lausanne. En juin 1967, elle migre à l’hôtel Mirabeau dans la même rue. Elle décède le 1er novembre 1969 à la Clinique Bois-Cerf et sera inhumée au cimetière du Bois-de-Vaux. La tombe est désaffectée en 2007. La gloire n’est décidément que transitoire. Signalons pourtant que « 24 Heures » s’est souvenu le 19 octobre 2019 du cinquantenaire de sa mort et a même cité trois de ses films qui ont passé au Lumen, à l’ABC et au Moderne.

« West Side Story » de S. Spielberg, avec Ariana DeBose de premier plan

Sur deux films récents
La critique a été peu enthousiaste avec West Side Story (2021), alors que c’est le meilleur Spielberg depuis Lincoln (2012). Soi-disant que la première version, celle de Robert Wise (1961), était tellement définitive et parfaite qu’on ne pouvait imaginer l’améliorer. Wise pose d’emblée la guerre tribale urbaine comme matrice dramatique, sans la questionner. Dans les cités de nos jours, on sait que ce sont les trafics qui sont à l’origine de ces conflits territoriaux. Chez Spielberg, il y a une raison plus immédiate : les deux groupes sont sur les dents, parce qu’on détruit leur quartier pour y construire le Lincoln Center. Lorsque l’espace vital se réduit, les conflits entre voisins augmentent. La caméra dynamise les scènes chez Spielberg, alors qu’elle est presque statique chez Wise. Les acteurs de 1961 (Beymer et Wood surtout) sont fades, raides ou peu crédibles, ceux de Spielberg sont entièrement justes. Ariana DeBose (Anita) est d’ores et déjà la découverte de l’année : comédienne parfaite, danseuse immense. Nathalie Wood (doublée par Marni Nixon) chantait : “I feel pretty, witty and gay”, maintenant Rachel Zegler (non doublée, comme tous les interprètes de Spielberg) chante : « I feel pretty, witty and bright ». Car le sens du dernier mot a entretemps changé.

Meryl Streep dans « Don’t Look Up ! »

Don’t Look up (2021) d’Adam McKay (qui décrit l’incapacité de l’humanité à faire face à la chute d’une comète) a été très bien reçu en Europe comme une satire vigoureuse de la politique américaine. Quand bien même les Américains ne veulent pas le reconnaître, le film a le même arc narratif que Dr. Folamour (1964) de Stanley Kubrick. Dans les deux cas, des tarés politico-militaires ou politico-économiques précipitent la fin de l’humanité grâce à leur obnubilation, qui par idéologie, qui par appât du gain, tout en préparant leur propre survie en petit comité. On ne sait rien sur les survivants du conflit nucléaire, mais ceux de la chute de la comète auront une drôle de surprise. Alors que les populations ne soupçonnaient rien de leur funeste sort à venir chez Kubrick, McKay prétend que les gens, fussent-ils au courant de ce qui va arriver grâce aux médias, publics ou sociaux, sont trop bêtes ou trop passifs pour tirer les conclusions. Et voilà ce qui a irrité la presse outre-Atlantique : le film prendrait le public américain pour des imbéciles. Au vu de ce qui s’est passé le 6 janvier 2021 et des millions d’adhérents aux théories du complot, nous serions plutôt d’accord avec McKay.

Raymond Scholer