Le cinéma au jour le jour
Cine Die - septembre 2022

Compte-rendu

Article mis en ligne le 31 août 2022

par Raymond SCHOLER

Tour d’horizon de la programmation que proposait le 21e Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF).

Le premier NIFFF exempt de restrictions sanitaires a dépassé tous les records d’affluence, avec plus de 50’000 festivaliers. Le nombre de films réalisés par des femmes a augmenté, il représente maintenant presque le quart des titres. Le festival se targue d’avances sympathiques en direction de la communauté LGBTQI+ en lançant la section « Scream Queer », composée d’un choix très subjectif (par Javier Parra) de 16 films d’horizons et d’époques divers, où l’on retrouvait aussi bien Hitchcock ( Psycho ) que Harry Kümel ( Les Lèvres Rouges ), les Wachowski (encore frères à l’époque de Bound ) que Clive Barker ( Nightbreed ). De quoi faire frétiller des cinéphiles débutants. Cette mini-rétro nous a permis la découverte du chef-d’œuvre queer du cinéma muet, Salomé (1922) (d’après la pièce d’Oscar Wilde) de Charles Bryant, que nous avons dégusté avec délectation. L’Anglais Bryant était le « mari de convenance » de la Russe Alla Nazimova depuis 1912. Les deux comédiens étaient homosexuels et jouaient ensemble depuis 1916.

Earl Schenck et Alla Nazimova dans « Salomé »

Salomé fut le troisième et dernier film que Bryant dirigea pour sa partenaire. La mise en scène frontale se déplace de la salle du trône d’Hérode, où débute l’action, sur la gauche où est érigée une cage grillagée qui héberge Jean le Baptiste. L’esthétique des décors et des costumes est fortement influencée par les dessins art nouveau d’Aubrey Beardsley. La quadragénaire Nazimova a un corps extrêmement menu et se gargarise d’incarner une jouvencelle en tenue très courte et provocante, coiffée par un tapis de perles (scotchées à des mèches) qui ondule au moindre mouvement de tête, transmettant à merveille les moues de refus, de dégoût ou de pâmoison. Au début Hérodiade, arborant sans conteste la tignasse la plus informe et horripilante du cinéma, maudit sa fille dont la simple présence allume les ardeurs indues de son mari, mais finit par la féliciter lorsqu’elle requiert la tête du prophète qui n’a pas seulement refusé son baiser, mais aussi voué sa mère aux supplices de l’enfer. La danse des 7 voiles se fait à l’envers, l’objet de tant de convoitise est plus couvert à la fin qu’au début. Les jalousies queer se manifestent constamment entre les personnages masculins de la garde et les pages royaux. Les désirs sont littéralement, selon la formule consacrée, exacerbés. Et quand Salomé embrasse goulûment la bouche de la tête coupée, le dégoût du tétrarque est instantané et les javelots tueurs percent illico l’infâme pour le coup de grâce.

Compétition Internationale
De Men d’Alex Garland, nous avons déjà signalé, dans notre numéro précédent, tout le bien qu’il faut en penser.

Natalia Solián dans « Huesera »

Huesera de la Mexicaine Michelle Garza Cervera nous plonge dans la psyché d’une femme enceinte qui, à mesure que sa grossesse avance, est de plus en plus tourmentée par des visions terrifiantes qui lui font questionner son choix de maternité, choix qu’elle a cautionné par le pèlerinage exténuant– catholique ou païen, ne demandons pas de détails, mais bien pénible avec ses 700 marches à gravir – vers la Vierge de Guadalupe à Ocuilan, au tout début du film. Cette statue dorée monumentale de 33 m de haut, érigée à flanc de montagne dans une nature luxuriante en 2018, devrait assurer aux futures mères une conception et une grossesse épanouies, mais dans le cas de Valeria il a dû y avoir un défaut de communication. Peut-être que la Vierge avait quelque chose à redire à la vie passée de la suppliante. Nous découvrons en effet que Valeria avait une autre philosophie de vie quand elle était étudiante, punk et tondue de près, et filait le parfait amour avec une autre jeune femme, Octavia. « Surtout pas de domesticité » était leur slogan. Et voilà qu’au début de sa grossesse, elle rencontre Octavia par hasard, comme pour lui rappeler la félicité d’antan. D’ailleurs, tant sa mère que sa sœur ne sont pas convaincues par le désir de maternité de Valeria et lui rappellent qu’elle avait gravement failli comme baby-sitter pour le fils du voisin. Elle perd du poids, ce qui est le comble pour une femme enceinte. Elle se sent de plus en plus étrangère dans son corps, comme cassée en deux : en toute occasion, elle redresse bruyamment les phalanges de ses mains, ce qui agace bien son mari. Architecte d’intérieur, elle insiste pour construire elle-même le berceau en bois, mais voit dans les barreaux de celui-ci vite un symbole d’emprisonnement. La naissance du bébé n’arrange rien : elle lui tourne le dos, et lorsqu’elle vit le cauchemar de l’avoir abandonné dans le frigo, elle sait qu’elle doit le confier à son mari et se réfugier ailleurs. Pour son premier rôle (au cinéma), l’actrice Natalia Solian est dans tous les plans (puisque nous sommes dans sa tête), avec une présence, une expressivité sans faille, et on a rarement assisté à un aussi fracassant début de comédienne.

« Blaze » de Del Katryn Barton

Blaze de l’Australienne Del Kathryn Barton opte pour un traitement semblable. Le sujet, en l’occurrence, est la sidération dans laquelle est plongée une ado de 13 ans qui est témoin, en plein jour, dans un chemin privé entre des maisons cossues, du viol et du meurtre d’une femme par un homme qu’elle semblait connaître. Sidération qui l’empêche de témoigner utilement dans le procès intenté au meurtrier. Nous sommes à nouveau dans la tête de l’intéressée et découvrons avec émerveillement le monde fantastique qu’elle s’est créé pour digérer les traumatismes de l’enfance, notamment un grand dragon (il remplit toute sa chambre) fait de plumes et de tissus multicolores dans les bras duquel elle se love quand la peine la subjugue. Hélas, les détails somptueux que la mise en scène consacre à cette bestiole affabulée ainsi que la mimique immuablement butée de la jeune comédienne amoindrissent la portée que la cinéaste entendait manifestement attribuer à ce film explicatif.

Claudio Santamaria, Pietro Castellito et Giancarlo Martini dans « Freaks Out »

Freaks Out de l’Italien Gabriele Mainetti ose avec succès une épopée ultra romantique de super héros à la sauce transalpine, sur fond de persécution de juifs dans la péninsule, à mille lieues des bêtises Marvel. Un petit cirque de province exhibe ses quatre merveilles : un homme couvert de poils comme Jean Marais dans La Belle et la Bête de Cocteau et d’une force à soulever un taureau, une jeune fille chargée électriquement à bloc, capable d’allumer une ampoule avec la langue, un nain onaniste dont le corps entier est un aimant et un grand dadais qui commande aux essaims d’insectes. Le directeur de cette entreprise familiale, Israel, est arrêté par les SS avant d’avoir pu organiser le transfert de ses ouailles vers des cieux plus cléments. À sa recherche, les quatre phénomènes atterriront dans les mains de Franz, directeur du cirque Berlin (dont l’entrée monumentale figure la bouche grande ouverte d’Adolf), un nazi fanatique, né avec 12 doigts et capable de deviner le futur dans des visions impromptues (on voit notamment le dessin d’un i-phone dans son tiroir secret). Comme il a aussi entrevu la chute du Reich, il espère qu’une cohorte d’individus aux pouvoirs spéciaux pourrait l’aider à empêcher une telle éventualité. Il est donc ravi de voir arriver la bande des 4 à la recherche de leur maestro. Du cinéma populaire de haute tenue, avec des héros au cœur gros comme ça et des méchants qu’on aime à faucher à la douzaine.

« Nr.10 » d’Alex van Warmerdam

No.10 est ainsi nommé parce qu’il s’agit du 10e film d’Alex van Warmerdam. Il eût été très difficile de trouver un titre plus matériel sans vendre la mèche. Car la première moitié du film n’a quasiment rien à voir avec la seconde. Seule chose commune : les cadrages sobres et le style très sec de la direction d’acteurs, des constantes de tous les films du maestro hollandais. Les comédiens sont presque figés et articulent leurs dialogues avec soin. Sans cependant pousser vers l’abstraction bressonnienne. Cela démarre avec une répétition d’une pièce de théâtre, où on décèle vite les petites jalousies personnelles entre comédiens, puis on apprend que Günter, un de ceux-ci, couche avec la femme du metteur en scène et un peu plus tard ce dernier l’apprend aussi et, de rage, enlève à l’acteur adultère sa base de sustentation. La situation est surveillée par l’évêché qui invite Günter, qui se trouve soudain sans fonds ni demeure, à un entretien pour découvrir la vérité sur son origine. Il est en fait un extraterrestre de Lunador, déposé, enfant, sur notre planète pour voir si les deux populations pouvaient se mélanger. Comme il est le seul homme avec un poumon unique sur la Terre, l’Eglise catholique, avec les moyens tentaculaires à sa disposition, pouvait le retrou-ver sans problème et l’embrigade maintenant pour porter la bonne parole sur sa planète d’origine. Il est feu et flamme pour rentrer sur son astre, mais, tout comme ses coreligionnaires, qui ont pris soin du vaisseau spatial enseveli, pendant tant d’années, un laïcard convaincu. La plus belle séquence est celle où il débarrasse l’astronef de tous ceux qui se proposaient d’aller fonder une mission sur Lunador. Un sort que l’on souhaiterait à Kirill, le patriarche crétin de l’orthodoxie moscovite.

Third Kind
Et maintenant je vais commettre un crime de lèse-majesté et affirmer tout haut que le nouveau Diabolik ! des frères Marco et Antonio Marinetti est une meilleure adaptation des fumetti créées en 1962 par les sœurs Angela et Luciana Giussani que le classique tant vanté de Mario Bava (1968), trop alourdi de pacotille. La reconstitution pointilleuse des années soixante, avec nul effet spécial incongru pour briser le charme, la parfaite adéquation entre comédiens et personnages, tout concourt à une aventure aussi saisissante dramatiquement qu’esthétiquement. Luca Marinelli campe le personnage titulaire avec une impavidité sculpturale (le regard bleu acier et la chevelure circonscrite au cordon font des merveilles) qui ne s’estompe qu’en face de sa pulpeuse partenaire, l’envoûtante Miriam Leone.

Miriam Leone et Luca Marinelli dans « Diabolik ! »

Les Nuits de Mashhad/Holy Spider est le 3e film de l’Iranien Ali Abbasi, connu pour son dérangeant Gräns (2018), sur une espèce humaine plus que sapiens, apte à sentir la honte cachée chez autrui. Comme le titre français l’indique, c’est aussi le premier film de l’auteur sur son pays natal. Il fut bien sûr tourné en Jordanie, car il évoque la mise hors circulation du tueur en série Saeed Hanaei, qui avait pour terrain de jeu la ville sainte de Mashhad, au début du millénaire. Chacun sait que pour les dirigeants de cette belle théocratie qu’est l’Iran, les prostituées ne méritent pas de vivre ! C’est ce que met en exergue la fin du film quand on voit le jeune fils de l’assassin défendre bec et ongles la croisade morale de son père (exécuté pour faire bonne figure vis-à-vis de l’étranger) et se réjouir de prendre bientôt la relève en montrant, sur la personne de sa petite sœur, comment il se propose de procéder pour mettre fin à cette « corruption » tant haïe par Allah. La mi-sogynie érigée en principe fondamental.

Ultra Movies
Ach du Scheisse ! de l’Allemand Lukas Rinker est le meilleur survival depuis longtemps, car il combine les affres de mourir avec le confinement dans un endroit peu reluisant (une cabine de toilette mobile) et une inexorable minuterie. Le héros, si on ose l’appeler ainsi, se réveille couché sur le dos dans ladite cabine, avec une tige métallique plantée dans son avant- bras et le fixant à la cloison. On entend un promoteur de chantier annoncer par haut-parleur qu’il reste 80 minutes avant le dynamitage du site pour inaugurer les travaux. Admirable utilisation de la règle des trois unités, le film est construit de main de maître, aménageant constamment un peu d’humour sans tomber dans la gaudriole, si agaçante dans le cinéma hexagonal.

Thomas Niehaus dans « Ach du scheisse ! »

Navets de festival
Les Américains Justin Benson et Aaron Moorehead m’ont convaincu avec leur nouvelle logorrhée Something in the Dirt de la vacuité essentielle de leur cinéma : rien ne les intéresse autant que s’entendre déblatérer. Le sujet littéralement ne compte pas.

« Babysitter » de Monica Chokri

Babysitter de la Canadienne Monia Chokri essaie de faire de l’humour à propos d’attitudes soi-disant sexistes, de mâles rongés de remords et de metooismes en vogue et aboutit à un film gauche et sinistre.

Raymond Scholer