Staatsoper de Berlin
Berlin : “Don Giovanni“

Le public et la presse locale ont fait fête à Daniel Barenboim, qui dirigeait une nouvelle production de Don Giovanni.

Article mis en ligne le février 2008
dernière modification le 5 février 2008

par Eric POUSAZ

Moins de deux semaines après la première triomphale de Tristan und Isolde à la Scala de Milan, Daniel Barenboim dirigeait une nouvelle production de Don Giovanni au Staatsoper de Berlin, un théâtre dont il est le Chef Principal. Le public et la presse locale lui ont fait fête, alors que quelques voix divergentes se faisaient entendre dans la presse étrangère…

De fait, il faut faire abstraction de tout sens critique pour ne pas entendre les trop nombreuses pannes entre la fosse et l’orchestre qui ont émaillé cette première. Certes, la conception du chef israélien est grandiose, elle évoque les grandes soirées d’un Furtwängler ou d’un Karajan. Mais le détail n’est souvent pas en place, les chanteurs se sentent abandonnés par un chef qui n’a d’yeux et d’oreille que pour son fabuleux orchestre et qui oublie de donner un départ de temps à autre. Ou bien s’agit-il plutôt d’une préparation hâtive due aux longues périodes de répétitions nécessaires au retour du chef-d’œuvre wagnérien dans le temple scaligère ?

Réussite en demi-teintes
La distribution est de qualité, mais manque d’homogénéité. Masetto et Zerlina sont même confiés à des chanteurs qui ne devraient pas avoir leur place sur un plateau aussi prestigieux un soir de première. René Pape campe un Don Giovanni austère, grave, peu enclin au sourire et, en un mot, pas séduisant pour un sou.. La voix est belle, le registre profond, l’aigu aisé, mais ce Don ne touche pas. On peut certes admettre qu’il soit présenté comme une créature nuisible et peu encline à la badinerie, mais comment s’expliquer alors ses succès féminins ?
Face à lui, Hanno Müller-Brachmann est un Leporello absolument splendide ; le personnage est, lui aussi, noir et peu avenant, mais il tire tous les registres de séduction possible d’une voix incroyablement fluide et puissante ; de fait, lorsqu’il tente de séduire de son côté quelque paysanne facile, ses tentatives sont vocalement bien plus crédibles que celles de son maître...

Don Giovanni
Avec Hanno Müller-Brachmann (Leporello), Annette Dasch (Donna Elvira) et René Pape (Don Giovanni). Photo Ruth Walz

Pavol Breslik est un Ottavio stylé, mais trop passif et timoré pour intéresser le spectateur à son drame alors que Christof Fischesser incarne un Commandeur sonore et d’une intonation remarquablement précise. Annette Dasch fait un malheur en Donna Elvira, même si le personnage semble parfois lui échapper dans cet univers scénique plutôt tristounet ; vocalement, chacune de ses entrées est un régal et l’on rêve d’entendre cette chanteuse dans une mise en scène qui sollicite plus ses possibilités dramatiques réelles. Anna Samuil ne dispose pas de la voix la plus séduisante qui soit en Donna Anna ; cependant, le degré d’exaltation de son chant, allié à la perfection formelle de chaque séquence de sa ligne de chant font de cette incarnation une des plus attachantes qui soient.

Et l’illusion scénique ?
A vrai dire, les chanteurs sont fortement handicapés par une mise en scène qui leur refuse tout droit à l’existence. Le plateau est habité de deux vastes pans de mur noir qui se déplacent continuellement sans nécessité apparente, alors que les éclairages, tamisés, ne laissent qu’imparfaitement apercevoir les traits et mimiques des acteurs. Peter Mussbach conçoit le drame mozartien comme une longue partie de cache-cache où les mains se font baladeuses à tout propos ; si l’on excepte la Vespa qu’utilise Elvira pour arriver en scène, les acteurs sont privés de tout accessoire (au deuxième acte, par exemple, Masetto n’a pas en mains le fusil dont il parle pourtant ouvertement à Don Giovanni) et miment leur utilisation en balayant l’air de gestes vastes. Leur liberté de mouvement est totale et ils se voient souvent contraints d’arpenter sans raison le plateau pendant des scènes où l’on attendrait des chanteurs plus de concentration sur la musique (ainsi, la scène où Leporello, déguisé en Don Giovanni est arrêté par Ottavio, Anna, Masetto et Zerlina, se mue-t-elle en vraie course poursuite avant que tous ne s’étalent sur le sol, comme plongés dans une léthargie mortelle par un magicien invisible).

Est-il encore utile, dans ces conditions, de préciser que le spectacle ennuie rapidement, tant il est prévisible dans son refus de toute illusion scénique et qu’il a été violemment conspué par un public outré le soir de la première ?

Eric Pousaz