En tournée
En Valais : Salinger, Koltès, Erika von Rosen, cocktail mortel
Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 19 février 2008

par Frank DAYEN

L’écriture éclatée de Koltès, l’ombre du grand Salinger, les idées novatrices d’Erika von Rosen… Un des événements de l’année en Valais : la coproduction helvético-française "Sallinger", tragi-comédie autour du deuil.

Côté cour, le metteur en scène Bruno Boëglin. En 1977, il passe commande à l’auteur de "Roberto Zucco", Bernard-Marie Koltès, pour une pièce sur le mythique écrivain américain J. D. Salinger ("L’attrape-cœur", 1951), à partir des nouvelles de ce dernier. Publiée un peu plus tard et mise en scène par Boëglin, "Sallinger" révèle les difficultés d’une famille d’artistes intellectuels new yorkais dans les années 60 aux prises avec le deuil d’un de leurs membres, le Rouquin, suicidé quelques heures plus tôt. De l’avis de Boëglin, une des pièces les plus difficiles de Koltès à porter sur la scène.

Côté jardin, Erika von Rosen, comédienne (ENSATT, "Les Cancans" par Nada Strancar, "La double Inconstance" par Daniel Wolf, "Les Femmes savantes" par Alain Knapp…) et metteur en scène ("Virginia 1891" d’après Corinna Bille, "Coco", pièce inachevée de Koltès, prix Paris Jeunes Talents 2004…).
Trente ans après la première publication de "Sallinger", la valaisano-française propose sa lecture de la pièce : "Alors que les lecteurs de Koltès la trouvaient noire, glauque, moi j’ai trouvé cela très amusant", confie-t-elle dans un éclat de rires. "Bien sûr la pièce aborde les sujets dérangeants comme le suicide et le deuil en famille, de même qu’elle condamne les prétentions militaires US des années 50-60, en Corée ou au Vitenam. Mais il faut appréhender "Sallinger" comme une tragi-comédie qui dissémine, dans chaque tableau, des éléments burlesques : lorsque la fiancée du Rouquin éplorée sonne à la porte, comme le rat noir qui débarque dans famille des rats blancs, et dont les actions suscitent de fausses réactions. L’écriture de Koltès insiste sur ce côté comique, comme dans cette didascalie qui motive une pantomime à l’eau de rose. Ce n’est pas naturaliste."

Fidélité pas facile
Mettre en scène Koltès n’est pas chose aisée : "Koltès n’a pas un seul univers", explique Erika von Rosen. "Il ne fait jamais dans l’ordinaire, invente des situations exceptionnelles, s’inscrit toujours en rupture. La trame de "Sallinger" n’est pas facile car, très éclatée, elle est un ensemble de plusieurs tableaux, se situant chaque fois dans un lieu différent. Elle ne s’avère pas linéaire. Ce n’est pas du Molière, avec un début, un milieu et une fin très identifiables - du reste, après "Sallinger", Koltès revient à la linéarité classique dans son œuvre théâtrale -, et j’ai mis du temps à comprendre la cohérence ténue entre les scènes. Ainsi, l’espace-temps n’est pas donné tout de suite au début de la pièce. Ce n’est que petit à petit que des indications permettent de situer les événements dans une (H)istoire. Mais cette construction sous forme de tableaux est aussi une opportunité pour le metteur en scène, qui, là, peut y trouver la liberté de l’agencement… Bruno Boëglin – rencontré pour des précisions sur la création initiale – avait pris certaines libertés par rapport au texte commandé. Il avait été jusqu’à rajouter un nouveau personnage, ce qui n’a pas plu à Koltès, qui a failli faire interdire la pièce. J’ai quant à moi décidé de respecter le texte plus fidèlement, pour mettre l’accent sur ses effets, ses polysémies, et sans tomber dans une mise en scène lourde." L’utilisation des sons et de la vidéo complète ce dynamisme.

Propos recueillis par Frank Dayen

"Sallinger" de Koltès, par Erika von Rosen, coprod. cies Anadyomène, Opale, le Théâtre de Corbeil-Essonnes et avec la participation artistique du Jeune Théâtre National, avec Anne Salamin, Rachel Gordy, Jean-Luc Farquet, J.-F. Michelet, Matthieu Sesseli… ;
Halles de Sierre du 4 au 16 mars (027 455 70 30)
Théâtre Interface de Sion du 28 mars au 1er avril (027 203 55 50)
Théâtre de Corbeil-Essones le 11 avril (0810 400 478).
"Café mortel", table-ronde autour du suicide modérée par le sociologue Bernard Crettaz, le 9 mars aux Halles à 15h00.