Vidy-Lausanne
Lausanne, Vidy : Des mots et du vide entre Louis Jouvet et Romain Gary

Rencontre avec Gabriel Garran, qui met en scène la correspondance entre Romain Gary et Louis Jouvet.

Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 19 février 2008

par Frank DAYEN

Pénétrer le premier dans l’intimité d’une relation épistolaire de deux grandes figures de l’après-guerre, tous deux au faîte de leur gloire artistique, est un cadeau qui ne s’offre pas à tout le monde. Il faut de la chance, de la curiosité, l’art du défrichage, et surtout un talent pour restituer cet échange sur une scène. Rencontre avec ce héros, Gabriel Garran.

Gabriel Garran a toujours été attiré par les mots, ceux qui communiquent sur le papier. Depuis l’école de théâtre du Vieux-Colombier de Tania Balachova où il propose ses lectures spectacles, jusqu’au Théâtre international de langue française (TILF) où il révèle des auteurs d’Afrique noire, du Maghreb et du Québec, en passant par 39 mises en scène dans le premier théâtre permanent créé en banlieue, celui de la commune d’Aubervilliers. Cette passion pour le verbe théâtral ne se dément pas aujourd’hui. La septantaine, Garran restitue à Vidy l’esprit et la lettre d’un dialogue inédit entre Louis Jouvet et Romain Gary.

On vous doit la correspondance entre Jouvet et Gary absolument inconnue jusqu’ici.
Garran : Peu avant de quitter le TILF, j’avais proposé une initiative, "Francophonies au féminin", où je voulais absolument faire entendre la romancière Nancy Huston, même si elle n’avait pas écrit pour le théâtre. L’auteur canadienne a été si satisfaite de mon travail avec Yasmina Reza sur son roman "Prodige : polyphonies" (1999) qu’elle m’en a vendu les droits. Depuis, nous sommes restés très liés. Un jour, lors d’un déjeuner, c’est elle qui m’a la première parlée d’une correspondance entre Jouvet et Gary, dont certains extraits inédits allaient être publiés dans un numéro des "Cahiers de l’Herne" consacré à Romain Gary. Stupéfait, je me suis donc mis en quête de l’intégralité de cet échange épistolaire et en trouve deux variantes.

Quelles y sont les positions respectives de Romain Gary et de Louis Jouvet ?
D’un côté vous avez Romain Gary, la trentaine, avec son histoire complètement personnelle, sans attache (il a un an quand il est déporté avec sa mère en Sibérie, plus tard il refuse la capitulation française, vole un avion, se retrouve aux côtés de de Gaulle…). Après sa conduite héroïque durant la guerre, Gary, désarçonné, doit trouver des ressources. Entre deux dépressions, il publie son "Education européenne" (1945), un succès phénoménal pour l’époque. Mais, en tant qu’écrivain, il est peu à l’aise devant les Sartre, Camus… D’autant plus que son écrit suivant, "Tulipe" (1946), ne trouve guère que 800 lecteurs. Malraux lui propose le poste d’attaché d’ambassade à Sofia. Et c’est de là qu’il écrit à Jouvet.

Le grand Louis Jouvet…
Effectivement, de l’autre côté vous avez ce grand homme de théâtre, metteur en scène de cinéma, écrivain et théoricien, qui, à 60 ans, a sa vie derrière lui… Il reçoit la première lettre de Gary et sa première pièce de théâtre, "Tulipe", et il crie au génie en comblant son correspondant d’éloges. Excité par les commentaires du maître, Gary se remet au travail et promet une deuxième version dans deux mois, que Jouvet ne reçoit qu’un an plus tard. Leur correspondance s’échelonne de 1945 à 1951, année de la mort de Jouvet.

Et Jouvet, malgré son engouement pour "Tulipe", n’a jamais monté la pièce de Gary.
C’est cela qui est paradoxal dans cette relation. Je formule deux hypothèses pour l’expliquer. D’une part, du haut de sa position de mentor, plus Louis Jouvet lit la pièce de Gary, plus il lui trouve des choses à corriger, des améliorations possibles. Il faut se rappeler qu’à cette époque le grand acteur traverse une période d’austérité, mystique (il se met à croire en Dieu), alors que le fougueux Gary, judéo-slave, est un auteur baroque, proche du théâtre de l’absurde. Donc, d’un côté, Jouvet pense que "Tulipe" est trop décousue ; de l’autre, Gary fait l’apologie du décousu et, visionnaire, pressent que l’avenir du théâtre passera par là. C’est comme si ces deux figures ne pouvaient pas se rencontrer.

Et la deuxième hypothèse ?
"La Tulipe" souffre à mon avis d’un autre problème. Profondément marqué par Hiroshima et par la révélation des camps morts libérés, Gary a voulu traiter le problème immédiatement, sans prendre de recul. Passionné, il ne pouvait que répondre au chaos par le chaos – formel - de son texte. Sa pièce souffre d’un déséquilibre entre son noyau et sa pulpe. Au final, Jouvet n’était pas le metteur en scène qu’il fallait à cette pièce. Il aurait fallu un Adamov, un Ionesco, voire un Brecht pour la monter en en révélant tous ses sens.

Sept comédiens pour une relation épistolaire ?
Ma création mondiale à Vidy n’est pas uniquement l’adaptation de cette correspondance. Il s’agit également de montrer des fragments de la pièce de Gary "Tulipe", dans ses réécritures successives. Je voulais sortir d’un théâtre linéaire et conserver cette idée que la vérité ne se dévoile qu’à travers de multiples petits bouts d’événements. Avec le fils de Romain Gary et de Jean Seberg, Diego Gary, nous avons décidé de sous-titrer la pièce "Tulipe ou la protestation" afin de rappeler le goût de Romain Gary pour le travestissement, la schizophrénie et surtout son idée que l’escroquerie spirituelle est nécessaire pour lancer ses idées utopiques.

Propos recueillis par Frank Dayen

"Louis Jouvet-Romain Gary : 1945-1951" par Gabriel Garran, avec Dominique Pinon, Pierre Vial, Serge Riaboukine, Nicolas Vial… au théâtre de Vidy-Lausanne
(www.vidy.ch ; rés. 021 619 45 45).