Opernhaus, Zurich
Zurich : “La Juive“, une exhumation attendue

L’institution zurichoise a offert à Neil Shicoff l’occasion de briller dans ce qui est sans doute un de ses meilleurs rôles.

Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 21 mars 2008

par Eric POUSAZ

Bien que les théâtres d’aujourd’hui ne programment plus guère La Juive de Jacques Fromental Halévy, toutes les histoires de l’art lyrique mentionnent ce titre car cet opéra a longtemps été considéré comme le symbole d’une époque nouvelle dans la musique française. Mais Wagner a passé par là et il a longtemps été de bon ton de faire la fine bouche sur un art jugé facile, voire vulgaire.

De fait, il s’agissait pour l’institution zurichoise d’offrir au ténor américain Neil Shicoff l’occasion de briller sur ses planches dans ce qui est sans doute un de ses meilleurs rôles comme l’ont démontré ses apparitions tant parisiennes que viennoises dans le même emploi. Le pari était néanmoins risqué car les exigences d’une réalisation scénique demandent un vaste plateau, plusieurs décors et une volumineuse troupe de figurants (à la création parisienne en février 1835, on comptait près de sept-cents personnages sur la scène, sans compter une vingtaine de chevaux pour les divers défilés…).

La Juive
avec Neil Shicoff, Chor des Opernhauses Zürich, Junior Ballett
Copyright Suzanne Schwiertz

Solutions élégantes
David Poutney, le metteur en scène de cette nouvelle production, n’a pas essayé de rivaliser avec les fastes parisiens d’alors. Un seul décor, planté sur une scène tournante, permet une esquisse visuelle de tous les lieux de l’action sans nécessiter de longues pauses pour aménager la scène tandis qu’une dizaine de danseurs, quelques figurants et les choristes se répartissent judicieusement les emplois destinés à meubler le plateau dans les scènes d’ensemble.
Mis à part les grands rassemblements populaires du premier acte à peine esquissés ici et la grande scène de ballet du 3e, réduite à quelques mouvements à peine esquissés, les solutions trouvées sont à la fois élégantes et signifiantes si bien que le spectateur n’est pas trop gêné par l’exiguïté des lieux.
La direction de Carlko Rizzi, chef attitré du Welsh National Opera, est posée, plutôt lente, mais jamais ennuyeuse car ce musicien sait mettre en valeur les innombrables trouvailles orchestrales du compositeur. Si Halévy n’est en effet pas un mélodiste né, il enrichit son instrumentation de touches originales qui suscitent l’intérêt tout en flattant l’oreille même lorsqu’il met son inspiration sur pilotage automatique et réutilise des tics de composition déjà souvent entendus ailleurs.

Un auditoire conquis
La distribution est dominée par l’Eleazar rigide au départ, puis de plus en plus torturé de Neil Shicoff. La voix est d’une ampleur et d’une puissance inouïes et semble se déployer dans cet idiome musical avec plus de facilité encore que chez Verdi, Britten ou Offenbach. Son grand air du quatrième acte, ‘Rachel, quand du Seigneur…’ a littéralement fait ‘exploser’ la salle sous les applaudissements frénétiques d’un auditoire conquis par une imparable maîtrise du souffle, une fluidité d’accents tout simplement magique et une élégance de phrasé sans pareille.
Face à un tel monstre sacré, la Rachel d’Angeles Biancas est à peine moins spectaculaire ; si l’on excepte quelques sons émis d’une voix peu précise (dans son cas il s’agissait, il est vrai, d’une prise de rôle), la qualité de son timbre d’une rondeur parfaite sur tout le registre de même que l’impact d’aigus sonores et de projection parfaite font de son incarnation un de ces moments de grâce qui peuvent donner une impulsion nouvelle à une carrière.
Malin Hartelius est moins à l’aise en Eudoxie, un rôle où la vocalise l’emporte sur le lyrisme ; si son approche du personnage est convaincante, elle manque de panache et menace par là à chaque instant de faire sombrer ses scènes dans l’indifférence. Alfred Muff est complètement dépassé par les exigences vocales du Cardinal de Brogny et n’offre qu’une caricature parfois détonante de ce qui reste pourtant un des emplois les plus intéressants de cet opéra. Le rôle du deuxième ténor est confié à Celso Albelo, annoncé malade lors de la première, mais néanmoins capable de solliciter son aigu sans trace d’effort alors que Massimo Cavalletti tire le maximum du rôle de Ruggiero qu’il habite avec un aplomb de la meilleure veine.
Les danseurs de l’opéra zurichois se montrent d’une efficacité scénique remarquable alors que le chœur, s’il n’est pas en reste par son engagement théâtral, occupe avec maestria le terrain musical dans des moments où l’inspiration du musicien n’atteint pas toujours des sommets !... (Représentation du 22 décembre, à l’affiche jusqu’au 20 janvier)

Eric Pousaz