Théâtre du Capitole, Toulouse
Toulouse : “La Dame de pique“

Magnifique interprétation de La Dame de Pique, grâce au chef Tugan Sokhiev et au ténor Vladimir Galouzine.

Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 22 mars 2008

par François LESUEUR

Consécration pour Tugan Sokhiev, brillante baguette adoptée par la ville rose, et pour le ténor Vladimir Galouzine, exceptionnel dans Hermann, son rôle fétiche.

Cette Dame de Pique était un peu le baptême du feu pour le jeune chef Tugan Sokhiev, nommé à la tête de l’Orchestre National du Capitole, pour succéder à Michel Plasson. Bien qu’il n’en soit pas à son premier essai lyrique, on se souvient de sa direction fougueuse de L’amour des trois oranges à Aix en 2004, Toulouse attendait de pouvoir le juger dans une pièce majeure du répertoire : le résultat obtenu dépasse de loin les espérances. Une pâte sonore ample et maîtrisée, des tempos acérés, une virtuosité sans faille, du souffle, du caractère surtout, mais également des couleurs flamboyantes, un discours constamment tenu qui dépeint l’inexorable gradation du drame, avec une intensité toute pouchkinienne, tout y est. Sa lecture mordante, lourde de menaces, qui joue avec nos nerfs, alterne d’un geste nerveux, moments d’accalmie et scènes effrayantes, signes d’une étonnante maturité. Voilà bien un chef avec lequel il va falloir compter.

Enfermement
La production confiée à Arnaud Bernard, ancien assistant de Nicolas Joël, est entièrement focalisée sur le personnage d’Hermann corrompu corps et âme par le jeu, vice qui le fait lentement sombrer dans une folie suicidaire et sur celui de la terrible Comtesse, objet d’attirance et de répulsion, dont la malédiction prend ici de terribles proportions. Stigmatisé bien avant sa chute, Hermann erre comme un dément dans un monde d’apparences, ceint de hautes parois coulissantes, symbole de son enfermement mental, où réalité et fantasme se confondent.

“La Dame de Pique“
avec Vladimir Galouzine (Hermann), crédit Patrice Nin

Porté par l’interprétation saisissante de Vladimir Galouzine, qui depuis son travail avec Lev Dodin à Paris (en 1999 et 2005) a encore approfondi sa composition et trouvé de nouvelles facettes à un personnage qu’il côtoie depuis longtemps, le spectacle se suit avec intérêt. Certes les lourds décors sont trop fréquemment déplacés et la Pastorale du second acte est un contresens, mais les idées restent pertinentes et les interprètes dirigés. On admire la puissance avec laquelle le ténor électrise l’assistance, sa voix opulente à l’aigu torrentiel et cet investissement physique de chaque instant.

La soprano Barbara Haveman déjà applaudie sur cette scène dans Jenufa, en présence d’Hildegard Behrens, se glisse avec facilité dans le personnage de Lisa, auquel son chant plein, son rayonnement vocal et la pureté de son style sont une véritable aubaine. A bout de voix, Raina Kabaïvanska n’évite pas la caricature avec sa démarche saccadée et ses coups de canne intempestifs (n’est pas Martha Mödl ou Régine Crespin qui veut), mais sa « Vénus
moscovite » maléfique à souhait, fait froid dans le dos, surtout lorsqu’elle réapparaît après sa mort.
Autour de ce formidable trio évoluent dignement Vladimir Chernov, toujours juste en Prince Eletski, Boris Statsenko habile dans le double rôle de Tomski et de Plutus et Balint Szabo, sobre Sourine. Remarquables également, les chœurs qui accompagnent les interventions de Varduhi Abrahamyan, élégante Pauline, Caroline Masur, Gouvernante stylée et Elena Poesina, charmante Macha.
Une représentation qui fera date.

François Lesueur

Théâtre du Capitole, 10 février 2008 : La dame de pique de Tchaïkovski.