En tournée : Gilles Jobin & “Text to Speech“

Analyse de Text to Speech, la nouvelle création du chorégraphe suisse Gilles Jobin.

Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 23 mars 2008

par Bertrand TAPPOLET

Autour d’une longue table, des danseurs déchiffrent des écrans d’ordinateurs distillant les nouvelles liées à un conflit si proche et si lointain au sein d’une politique-fiction. C’est ainsi que s’annonce Text to Speech, la nouvelle création du chorégraphe suisse Gilles Jobin.

Jeu de résistance entre les anatomies qui ploient tragiquement sous l’onde de choc, roulent, s’étirent, glissent sous différentes atmosphères sonores. Les corps s’encastrent dans la matière des mots, décalent et théâtralisent le réel. Comme dans une mise en boucle d’images puisées à même les « news » cathodiques, on assiste à une sorte de journal de guerre. Ou comment les médias nous déconnectent des événements en nous connectant à eux en permanence.

Résonance
Cela pourrait parfois évoquer de loin en loin, mais de manière moins spectaculaire, la campagne de théâtralisation de l’humanitaire lancée à l’automne 2005 par la section suisse de Médecins sans frontières. Elle comportait notamment un portrait d’enfant avec ce commentaire : « Marco Schmid, 8 ans. Violé et torturé devant sa mère par un groupe armé zurichois après sa victoire sur des rebelles lucernois. En soins intensifs après quatre heures de bloc opératoire. Soigner ailleurs ce que l’on ne supporterait pas chez nous.  »
Text to Speech tente de faire résonner la peau sonore et verbale du monde. Ce monde et sa violence intrinsèque sont une composante essentielle du travail chorégraphique. Que l’on songe à Braindance (1999) et ses corps inanimés ou défunts, tractés, manipulés, s’empilant en tumulus de chairs, comme dans de grands charniers concentrationnaires sous la lune. Les informations prélevées dans la cybersphère du net sont subverties, ductilement remixées jusqu’à former un sound design tendant vers une abstraction de la plus belle, qui n’exclut nulle poésie. L’ère est à l’hybridation entre le corps et la nébuleuse des nouvelles technologies en retravaillant le son par des sources multiples et éclatées disséminées sur le plateau.

“Text To Speech“
Photo Thierry Burlot

Le scénario ressemble à s’y méprendre à des pitchs de thrillers blockbusters US dans la veine de La Somme de toutes les peurs ou de la série paranoïde culte 24 Heures Chrono. L’Helvétie a délaissé les oripeaux de sa sacro sainte neutralité. Des rideaux de flammes jouent les fonds d’écran tandis que des cellules terroristes prolifèrent sur le sol national. Les Etats-Unis jouent de la projection de leurs forces armées pour s’investir dans une nouvelle croisade infinie contre le terrorisme jusqu’au cœur de la vieille Europe. Les exactions des troupes américaines jadis dénoncées par Amnesty International en Irak se déplacent et se délocalisent au pays de Heidi. Une danseuse se fraye un sentier dans le dédale des ordinateurs et de la connectique et bouleverse la circulation de l’info sur la toile. A l’étape de Study 1, un travail préparatoire sous forme de duo, un feu domotique de cheminée sur écran se métamorphosait en fonction des textes convoqués et détournés tour à tour en incendie ou manifestation de rue. Dans Un Captif amoureux, Jean Genet parlait déjà du pouvoir de l’image, théâtrale ou non, dans sa double et antinomique postulation : concrétion visuelle et auditive et, simultanément, irréalité foncière. Avec cette impression de pouvoir aussi entendre par l’œil et voir par l’oreille.

Rencontre avec le chorégraphe et danseur Gilles Jobin


 
Qu’abordez-vous dans ce nouvel opus ?
Nous recourons à des textes d’actualité, comme par exemple des comptes-rendus de la guerre en Irak, tout en les transposant dans un autre contexte. Nous avons ainsi notamment remplacé Bagdad par Berne, des noms de quartiers irakiens par des noms rattachés à la Suisse. Il s’agit de créer la proximité avec ce qui est éloigné, de ramener juste à côté de chez nous des événements qui sont géographiquement si éloignés. De plus, ces événements sont souvent relatés de manière aseptisée et ne nous font plus d’effet. Changer la topographie de ces événements suscite une autre forme de suggestivité qui place tendanciellement le spectateur en prise directe avec les événements. Il peut ainsi se projeter dans cette réalité.

Quels sont les défis de rencontrer un réel théâtralisé ?
Ces textes sont lus par des ordinateurs grâce à des programmes de type « text to speech », voix synthétique lisant les dépêches. L’avantage de ce dispositif est que les textes sont modifiables au cours du spectacle. D’un point de vue chorégraphique, on relève la présence de mouvements éclatés, un travail somme toute assez brut. Il s’agit évidemment du point de départ de l’opus qui ouvre sur d’autres champs, tels des textes historiques ou la possibilité de reconstruire par exemple des batailles. Au centre, cet effet de déplacement du seuil de conscience du spectateur en opposition avec celui des interprètes évoluant sur le plateau. Le plateau est constellé de chaises et de tables, de câbles, de matériel sonore. Nous sommes immergés dans une ambiance de travail assez réaliste et en même temps complètement décalée. Il existe un jeu entre les moments dansés, les instants parlés, et les actions assez suggestives, mais pas illustratives de l’intrigue. On pointe toujours un décalage qui participe d’une notion de "politique-fiction". L’immédiateté de l’accès à l’information joue ainsi un rôle clé dans cette pièce.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Du 6 au 8 mars : Bonlieu Scène Nationale d’Annecy
Du 26 au 29 mars : Théâtre de la Ville, Paris
Du 6 au 10 mai : Théâtre de Carouge