A la galerie Jan Krugier, Genève
Genève, Galerie Krugier : Béatrice Helg

Une sélection d’une trentaine d’œuvres rend compte du travail récent de Béatrice Helg.

Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 23 mars 2008

par Laurent CENNAMO

Béatrice Helg est une figure majeure - et célébrée - de la photographie contemporaine suisse. A travers une sélection d’une trentaine d’œuvres de grand format, la galerie Jan Krugier rend compte de son travail récent sur la lumière et la perception de l’espace (jusqu’au 20 mars 2008).

Béatrice Helg est née à Genève en 1956. Elle a étudié la photographie aux Etats-Unis, notamment à l’International Center of Photography à New York. Une cinquantaine d’expositions personnelles lui ont été consacrées depuis 1983, en Suisse et dans le monde, notamment au Musée Tinguely à Bâle (2006), aux Rencontres d’Arles (2006) et au Museum of Photographic Arts à San Diego en 2001.

Technique
Le travail de Béatrice Helg s’inscrit dans la tradition de la photographie de mise en scène qui a vu le jour dans les années 80. Les photographies exposées à la Galerie Krugier posent d’abord une question d’ordre technique : en face de quoi sommes-nous exactement ? photographie pure ? installation ? peinture ? quels sont les matériaux utilisés par l’artiste pour obtenir de tels effets chromatiques ? et qu’est-ce qu’un « ilfochrome » ?
Dans un article critique, Philippe Jalabert nous éclaire sur ce processus complexe :
« Béatrice Helg commence par construire très soigneusement un espace dans lequel vont être installés des éléments qu’elle va disposer à la fois de manière rigoureuse et subtile. Cet ensemble va être modelé par un éclairage complexe, puis photographié. Le dispositif est invariablement le même, ne s’accommodant que de très légères variations, depuis une vingtaine d’années : un arrière-plan qui fonctionne comme une sorte de décor, et un plan horizontal sur lequel sont posés un ou plusieurs éléments systématiquement centrés (…) L’espace que l’artiste crée est totalement construit, artificiel et fort dans sa structure. Les matériaux employés sont des matériaux bruts qui sont choisis pour leur matérialité et pour les qualités dont ils font preuve en réagissant à la lumière : des plaques de métal oxydées sont utilisées pour le fond et le plan horizontal ; les éléments placés au centre de l’image sont en plexiglas, en verre, pierre, brique ou métal nu ».

Esthétique
Béatrice Helg fait preuve dans cette série de travaux d’une maîtrise technique remarquable, tant dans l’installation des constituants de l’image que dans la prise de vue et le tirage. Les images sont tantôt extraordinairement nettes, éclatantes – la luminosité en devient dès lors presque douloureuse – tantôt volontairement plus grossières, créant une impression de constellation floue et mouvante. Les motifs rectangulaires placés au premier plan – de face ou de biais, plus rarement en suspension ou « lévitation » – permettent à l’artiste genevoise de procéder à des jeux de transparence subtils, de jouer également sur le contraste entre transparence et opacité, légèreté et pesanteur, avant et arrière. Généralement de grandes dimensions, les photographies de Béatrice Helg brouillent habilement les rapports d’échelle, plongeant le spectateur dans un univers à la fois rigoureux et infini.
L’ensemble est d’une extrême sobriété. Les qualités esthétiques de ce travail sont indiscutables. Certaines taches de couleur – des bleu clair lumineux notamment, des zones d’ombre, des rouilles qui font penser à l’oxydation du métal par le temps ou l’eau de pluie – sont particulièrement séduisantes. L’irisation des couleurs fait penser, d’assez loin, à des photographies de lointaines galaxies ou à l’intérieur de certains coquillages. Ce travail propose cependant à la réflexion un paradoxe assez difficile à résoudre. Le paradoxe (qui est celui de nombreuses œuvres contemporaines) est le suivant : la rencontre dans ces oeuvres d’une esthétique de l’oxydation, de la rouille, de la décomposition (donc d’une esthétique « basse ») avec une esthétique totalement opposée, infiniment plus haute et, dira-t-on, presque précieuse. Cette collusion de deux univers si éloignés, l’univers naturel ou matériel et l’univers de la mise en scène géométrique, de l’artifice, peut troubler, voire déranger. Les titres de ces photographies nous semblent notamment dangereusement pencher du côté du conceptuel et du « poétique » : Présence, Crépuscule, Profondeurs, Emergence, Eveil…
Le péril que court ce travail n’est donc pas tant celui de la monotonie (toutes ces photographies proposent des variations intéressantes et, à notre sens, tout à fait légitimes) mais bien plutôt celui de l’esthétisme, du « trop beau ». Mais il semble bien que la dialectique qui intéresse – tourmente peut-être – Béatrice Helg se situe précisément ici, dans cette rencontre risquée entre matière brute et pensée conceptuelle.

Laurent Cennamo

Jusqu’au 20 mars 2008 à la Galerie Krugier
Tél. +41 22 310 57 19