A travers la Suisse
Festival Steps # 11

La 11e édition du Festival international de danse Steps aura lieu sur 36 scènes à travers toute l’Helvétie.

Article mis en ligne le avril 2008
dernière modification le 28 avril 2008

par Bertrand TAPPOLET

C’est le thème des “rencontres“ qui fédère la 11e édition du Festival international de danse Steps. La programmation se déploie sur 36 scènes à travers toute l’Helvétie du 10 au 30 avril 2008.

Le métissage est le sceau du travail d’Henri Oguike dont les origines nigérianes et galloises allient les paysages d’ici et d’ailleurs. Au service d’une danse à la musicalité et à la rythmique de la plus belle eau vive.
Les 50 danseurs du Royal Ballet de Flandres, quant à eux, interprètent une pièce culte de la modernité chorégraphique redessinant à la serpe le style classique sur pointes. Voici Impressing the Czar signée William Forsythe.

Ligne Oguike
Les compositions de l’Anglais Henri Oguike reposent souvent de micro-structures, du solo au tutti, découpant une séquence de base, la décomposant et la démultipliant. Dans les faits, l’inventivité et la précision d’écriture du chorégraphe sont telles qu’il est sensiblement impossible, à un premier abord, de retrouver les différents traitements que subit ce motif premier. La logique du motif ne cesse de sourdre et donne à une mosaïque apparemment disparate une sidérante cohérence. La maîtrise gestuelle des danseurs, leur forte personnalité, leur sens de l’espace font ressortir la richesse du vocabulaire du chorégraphe. Ils inclinent souvent les hanches d’avant en arrière dans un mouvement de va-et-vient proprement déroutant, roulent leurs torses, font saillir les hanches, gonflent les cages thoraciques et travaillent la crête de leurs épaules. Leurs bras ondulent, s’arrondissent dans de sinueuses combinaisons alors qu’ils adoptent une démarche de flamand rose ou d’hippocampe tout en préservant un caractère aiguisé dans l’attaque qui obvie à tout relâchement.

Henri Oguike dans « Expression Lines »
Chorégraphie de Henri Oguike. Photo Chris Nash

« Tigre, Tigre ! Ton éclair luit / Dans les forêts de la nuit, / Quelle main, quel œil immortels / Purent fabriquer ton effrayante symétrie ? ». Ces vers du poète et visionnaire anglais William Blake ont marqué des générations d’étudiants et servent de source d’inspiration à Tiger Dancing. Les violons aux déclinaisons perlées de Steve Martland y sont mis en écho avec les mouvements sinueux et félins de huit danseurs et danseuses adossés à une géographie de savane. Baignés d’une luminescence verte orangée, les interprètes aux tenues comme déchirées par d’immenses griffes, font de leurs bras des balanciers, accentuent la courbure de leurs dos en creusant leurs corps. Little red s’offre comme un travail saturé d’énergie réalisé pour un sextuor féminin. Coulées dans des robes de velours carmin, les belles intouchables sillonnent le plateau dans un mano à mano intense et passionné avec les concerti pour violons de Vivaldi.
Sur le blues sensible et inspiré du chanteur et musicien malien Ali Farka Touré à la voix impressionnante, Expression Lines évoque les vibratiles couchés de soleil saharien dans un solo partagé entre ciel et sable. Cerné de trois sources lumineuses rasantes, le corps se joue de la semi-pénombre, s’étend, contemplatif, avant de ressurgir de l’obscur, twistant merveilleusement ses jambes, ciselant ses mouvements de bras tout à la fois fluides, anguleux et tendus. Pour une hallucinante synchronie avec l’essence même de ce blues cristallin et hanté. Ce solo où le danseur déplace l’air à coups de gestes souples et liquides, mais toujours merveilleusement tenus, est habité comme rarement, jusqu’au moindre battement de phalange.
Un impressionnant trio de percussionnistes entre en jeu pour Second Signal, mêlant à la puissante partition chorégraphiée, les battements de leurs ancestraux Taikos, ces tambours géants qui rythment le quotidien des fêtes au pays du Soleil Levant. Tout débute par un solo palpitant d’art martial avec stases successives, déhanchements, avant de laisser le plateau à un duo suivit d’un trio qui tiennent du rituel de combat et de l’échancrement du corps par projection des bras vers l’arrière. La composition en miroir et en symétrie selon une diagonale indique déjà la teneur abstraite et nerveuse de cette danse. Les danseurs cinglent l’espace. Corps d’équerres, cambrures, ils sont transpercés par leurs mouvements qui semblent leur échapper. Écriture minutieuse, composition millimétrée modulant glissés et sautillements. Comme les saltations de corps écartés en étoiles de mer au sol ou les infimes tressautements poing droit dressé, la danse semble n’exister que dans le surgissement, l’extrême brièveté ramassée des entrées et sorties, et la respiration du corps pour distendre ce qu’il faut des articulations.

La somme Forsythe
Dans une semi-pénombre, dont la patine et la mise en espace rappellent les grands maîtres de la peinture flamande, les danseurs s’apprivoisent, s’aimantent ou se rejettent, emportés dans un monde de variations qui déclinent et subvertit les alphabets des grands ballets classiques. Pièce mythique à la tranchante perfection au vocabulaire accéléré, décalé, syncopé, Impressing the Czar déploie en trois actes une mémoire historique et diachronique des riches heures du ballet. Un parcours qui débute à la Renaissance jusqu’à atteindre les franges gestiques du néoclassique contemporain.

“Impressing the Czar” de William Forsythe.
Chorégraphie de William Forsythe. Photo : Johan Persson

Dans ce trajet qui se froisse en autant de frises de danseurs ondoyants, un hommage est rendu au maître russe Balanchine. Trois parties autonomes qui s’ouvrent sur La Signature de Potemkine, bouleversant la grammaire classique et conventionnelle. Quelques scènes de genre où une femme à la tête encagée voit son visage transpercé de flèches d’or ou la reprise des évolutions de trois quarts profil de L’Après-midi d’un faune. Au mitan de cette machine à remonter le temps chorégraphique se trouve In the Middle, Somewhat elevated, pièce inlassablement reprise dans les concours chorégraphiques. La ligne tendue de la musique catastrophe de Thom Willems traversée de brusques attaques conforte de manière quasi kinesthésique les acrobaties et les tournoiements des danseurs à la force prodigieuse de jaillissement et d’implosion. Une noria ininterrompue de maîtrise et de beauté glaçante et coupante. Dans un détournement du vocabulaire classique, bras et jambes s’étirent, se brisent, se décalent. Les mains se disposent d’équerre avec l’avant-bras, legs de Balanchine pour conforter de manière quasi martiale la préparation d’un ballet en suspens, violent, étrange, déchirée par les déflagrations musicales.
La soirée s’achève sur une danse chorique et tribale, Bongo Bongo, dont la pulsation guerrière se rapporte aux expressions rituelles : de l’aka maori aux rondes de fertilité sacrificielle, danses païennes que Stravinsky avait injectées dans ses compositions. Hommes et femmes ont revêtu des uniformes d’écolières anglaises ou japonaises à jupettes froncées noires et chemisiers blancs. En musardant du côté du rap et de l’afro s’ébroue une sarabande fébrile qui se déploie en cercles concentriques. Autant d’anneaux d’énergie gravitant autour d’un corps étendu, une flèche dorée fichée dans le flanc, le roi, Mr Pnut, bientôt revenu à la vie pour une course circulaire et burlesque (Mr. Pnut Goes to the big Top). La danse voit aussi des lignes successives de jeunes filles progresser latéralement depuis le fond de scène en vagues dans un stupéfiant mouvement de ressac. Un burlesque baroque et une foisonnante prolixité de symboles et d’allégories innervent cette partition. Qui joue du clin d’œil ironique face à des formes canoniques, tel l’unisson.

Bertrand Tappolet

Rés et rens : http://www.steps.ch
Henri Oguike, Château Rouge, Annemasse, 11 avril
William Forsythe, Theater Basel, 10 au 12 avril
Théâtre du Crochetan, Monthey, 15, 16, 18 avril