Le Poche, Genève
Genève : “Festen“

Christian Denisart a porté à la scène le film Festen de Thomas Vinterberg. Une pièce qui ne laisse pas le spectateur indifférent.

Article mis en ligne le avril 2008
dernière modification le 29 avril 2008

par Bertrand TAPPOLET

Prix du Jury au Festival de Cannes en 1998, Festen de Thomas Vinterberg a su insuffler, au-delà d’un dogme controversé de chasteté cinématographique, une étonnante énergie à une fête de famille claustrophobique dont la désintégration toujours reportée est parfois proche du cinéma d’un Robert Altman. La pièce raconte l’histoire de cette "déglingue" ou plutôt le temps qu’il faut à une sordide révélation de mœurs pour faire son œuvre, en l’occurrence faire basculer un ordre du monde.

Dans le film qui l’a vu naître, Vinterberg reprend en format vidéo, caméra au poing, tous les codes et les poncifs du genre film de famille pour mieux les subvertir : les embrassades, le repas ritualisé, la danse. Sans omettre la division entre maîtres et valets, procédé cliché du théâtre classique.
Le film est devenu pièce de théâtre en 2000, portée à la scène par Christian Denisart dans un dispositif de gradins en tri frontal enserrant la table de tous les aveux, tout en dépouillant l’œuvre danoise de son mysticisme originel. La première indication de scène justifie ce choix de l’épure scénographique : « Le décor : une grande table mise. Cette table doit être le lieu de base de Festen. La fête se déroule autour de la table. Les comédiens créent tous les autres espaces en utilisant quelques accessoires. »

« Festen »
© Nathalie Kucholl

Affaires de famille
Une fête de famille est organisée en l’honneur des 60 ans de Helge Klingfelt, père a priori bienveillant et sympathique de quatre enfants. Durant la soirée, Christian, son fils aîné, révèle à l’assemblée que lui et sa sœur, qui s’est récemment suicidée, ont été violés par leur père durant toute leur enfance. S’ensuit alors une lutte entre le déni de la famille, et singulièrement de la mère Else, soutenue implicitement par les convives, et la volonté de Christian de faire admettre la vérité, soutenu par le personnel de maison et par Nassim, l’ami étranger de sa sœur. D’après Benjamin Constant, « le principe moral de dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible », et « le devoir n’est un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité ». Un constat que semble embrasser le programme en révélations de Festen. «  À chaque fois que quelque chose menace la famille, on le fait disparaître », relève Vinterberg. Ainsi en va-t-il de Christian emmené de force, roué de coups et ligoté à un arbre. Devenu menace, le pater familias lui-même est congédié par son fils cadet. « La famille survit, unie, éternelle. C’est la seule institution dans la vie qu’on ne se choisit pas, et qu’on ne peut pas détruire », précise le cinéaste.
« C’est une famille dont les membres se parlent par discours interposés. Christian brocarde ce procédé en narrant sous forme d’anecdote sa terrible histoire. Néanmoins le hasard est ici prépondérant dans le processus de révélation avec la découverte fortuite d’un document révélateur », relève Denisart. Le caractère respectueux, hyper ritualisé (tintement du couteau sur le verre, choix des discours) des offensives de Christian est renforcé a contrario par l’hystérie de son frère cadet Michael. C’est d’ailleurs la première fausse piste lancée par Vinterberg, qui se joue constamment des attentes du public. Le premier quart d’heure de Festen est surtout axé sur Michael, être violent, veule et xénophobe, non convié à la fête pour cause de mauvaise conduite lors d’assemblées précédentes. L’arrivée des deux frères au manoir familial met en scène deux tempéraments diamétralement opposés : la réserve à la lisière de l’inhibition et la correction pour Christian ; la colère et la vulgarité pour Michael. C’est un peu le mauvais contre le bon fils. La tension qui monte chez le spectateur à l’écoute du premier discours de Christian est un mélange d’incrédulité et de consternation libérant un suspense moteur qui rend la pièce fascinante : quand Christian sera-t-il entendu ? Et le sera-t-il vraiment pleinement ? « À son arrivée, il est plongé dans un état de concentration extrême, qui précède les grands affrontements. Le suicide de sa sœur survenu un an auparavant le hante. Il sait devoir accomplir un acte démesuré relativement à sa fragilité, sa faiblesse d’enfant face au père », suggère le metteur en scène.
Sur la construction de ce personnage, Vinterberg déclarait à la sortie de son opus : «  Il a toujours dû assurer : le contrôle de sa propre vie, celui de sa famille, de sa fratrie. Le contrôle de son langage, aussi : il se devait d’être silencieux, secret. Plus il se contrôlait, plus dramatique serait l’instant où nous lui ferions perdre contrôle. Si on renferme en soi une telle quantité de colère, ce qui constitue sa face cachée à lui — la revanche, la colère, l’agression sont les principaux carburants de ce film —, pour parvenir à la réprimer, à la contenir, cette capacité de contrôle devient indispensable ». Et le réalisateur danois d’ajouter : «  C’est le personnage clé, car tout le monde le respecte, surtout le père. Mais si son père le respecte, c’est parce qu’il le craint : toute sa vie, il se doutait que cette soirée arriverait. Plus il est gentil et convivial avec lui, mieux il pense le maîtriser. »

« Festen »
© Nathalie Kucholl

Un art devant témoins
Ce qui frappe, c’est le classicisme de la narration, à la Hamlet, qui oppose la volonté — affirmée par une communauté familiale — de rejeter l’étranger au désir sans cesse réaffirmé de la famille de faire corps autour du père, de reformer le cercle quoi qu’il soit advenu, en refusant délibérément de voir le mal en son sein. Plus qu’une œuvre sur l’inceste et le déni de réalité de violences commises, c’est une pièce d’équilibriste qui exige beaucoup de ses interprètes sur le fil des extrêmes et de l’imprévu. Un aléatoire renforcé ici par la présence de quatre spectateurs devenus convives volontaires de ce festin cru. « La pièce met en lumière l’inertie de groupe propre à la réunion de famille, l’absence de réactions face à la violence qui se dévoile dans une partition évacuant tout manichéisme, note le metteur en scène. De fait, la réalité n’en est que plus ardue à percevoir, proche en cela de la vie. La barbarie peut se loger chez des personnes affables. L’auteur a voulu parler du secret de famille et de notre lâcheté naturelle face à ce type d’abus qui, physiquement, nous répugne. La petite fille présente dans la mise en scène a l’âge des enfants du père lors des faits. Elle a une fonction de rappel, de remémoration du drame. Le spectateur doit ainsi voir à travers son regard, l’empêchant par là même d’oublier la noirceur d’une enfance violée. » L’inceste est aussi un point de vue.
Festen s’inscrit dans la longue lignée des drames psychologiques sur fond de névroses familiales qui traversent le théâtre nordique. Se dessine alors la filiation avec plusieurs dramaturges, au premier rang desquels Strindberg et son théâtre intime, qui n’exclut ni la satire ni le mélodrame. Et cette œuvre crie, amuse, retourne, bouleverse, recherche, appelle, pose d’insupportables questions. Parce que ces interrogations sont les nôtres, qu’elles touchent à l’essentiel, et que pas plus que l’auteur nous ne connaissons les réponses et les conditions d’une improbable résilience. Questions veinées de sang, incarnées dans des personnages où nous pouvons nous retrouver, qui souffrent ce que nous n’osons dire.

Bertrand Tappolet

Théâtre Le Poche
Du 31 mars au 20 avril 2008.
Rés. : 022 310 37 59