Cine Die - mai 2008

Compte-rendu de la “58e Berlinale“, et commentaires sur les événements marquants à retenir.

Article mis en ligne le mai 2008
dernière modification le 17 mai 2012

par Raymond SCHOLER

58e Berlinale


La compétition (suite)


Les massacres de Staline
On attendait avec beaucoup d’émotion Katyn de l’octogénaire Andrzej Wajda. Le film qui allait remettre l’église au milieu du village, qui allait venger les Polonais des cinquante ans de silence imposé par leurs maîtres soviétiques sur ce qu’il faut considérer comme un des massacres les plus parfaits de l’époque moderne. Réussir à liquider en un minimum de temps (2 mois) un maximum de membres de l’élite masculine d’un pays, c’est déjà un exploit, en faire porter la responsabilité par d’autres, c’est un deuxième. Si les vingt dernières minutes du film, qui montrent avec une sécheresse exemplaire le modus operandi des exécuteurs du NKVD, se regardent dans un silence religieux et justifient à elles seules l’existence du film, si la première demi-heure expose des personnages choisis et les événements historiques jusqu’à l’emprisonnement des officiers avec clarté et concision, le milieu du film qui fait un saut dans le temps pour nous montrer les femmes restées au pays dans leurs tentatives d’avoir des nouvelles de leurs hommes et de dire la vérité, est d’un compassé qui est peut-être dû autant à des actrices sans relief qu’à une mise en scène sans invention. Un téléfilm aurait pu fournir le même minimum. Katyn n’est donc pas un grand Wajda, comme La Terre de la Grande Promesse (1974), mais un film nécessaire.

« Katyn » de Andrzej Wajda
© Kinovista

Sur les routes du Sud-Ouest
Julia du Français Erick Zonca, rend hommage à Gloria (1980) de John Cassavetes. Mais ce n’est pas un remake, celui-là ayant déjà été fait par Sydney Lumet en 1997. Seule la désinence du nom a donc été conservée. Car si Gloria est d’emblée chargée de protéger un enfant contre la mafia, l’alcoolique Tilda Swinton enlève un petit-fils de milliardaire californien pour toucher une rançon et ainsi sortir de l’ornière qu’est sa vie. Ce n’est qu’accessoirement qu’elle a promis de rendre l’enfant à sa mère mythomane contre laquelle le beau-père veut le protéger. Comparée à l’héroïne de Cassavetes, qui avait les yeux bien ouverts et une solidité décidée, Julia est une paumée qui apprend en dérivant. Ce n’est donc pas étonnant qu’elle fasse des erreurs qui prolongent l’équipée (qui se termine au Mexique) et, du coup, le film, ce que certains esprits chagrins lui ont reproché. A la fin, elle se retrouve comme Gloria, sans un sou de plus, mais avec la satisfaction d’avoir fait tout ce qu’elle a pu pour l’enfant. C’est déjà une rédemption. Avec l’aide d’acteurs formidables, Zonca a réussi avec éclat son premier film américain.

« Julia » de Erick Zonca
© Studio Canal

Encore plus au Sud
Lake Tahoe (qui a remporté le prix Alfred Bauer, donné à “une œuvre qui ouvre de nouvelles perspectives cinématographiques”) du Mexicain Fernando Eimbcke s’offre comme une sorte de pérégrination (toutes les actions sont filmées en lents travellings latéraux) en cinémascope à travers le quotidien d’une petite ville du Yucatan endormie (il n’y a pas la moindre musique non-diégétique) dans la torpeur d’une journée d’été. Le temps semble être disponible à volonté, les protagonistes d’une douceur infinie. L’argument tient en une phrase : un jeune homme, ayant fait déraper la voiture familiale contre un arbre, cherche de quoi la dépanner. Ce n’est qu’à la fin du film qu’on comprendra qu’il a perdu son père la veille et qu’il s’est mis en route pour échapper au désespoir de sa mère qui s’est enfermée dans la salle de bains et ne veut voir personne. Les rencontres qu’il fait lors de sa quête de réparation automobile l’aideront à accepter que la perte d’un être cher est une des choses immuables de la vie.

« Lake Tahoe » de Fernando Eimbcke

Destin japonais
Yoji Yamada présenta Kabei, une ode à la mère japonaise des années de guerre, modèle d’abnégation et de dévouement, filmée avec la simplicité qui caractérise sa longue série des Tora-San. Comme dans sa trilogie de samouraïs (The Twilight Samourai, The Hidden Blade, Love and Honor), l’amour que se portent les membres de la famille leur permet de résister et survivre aux pressions fascistoïdes de la société (le mari est incarcéré pour délit de pensée et meurt de privations) et provoque des réactions lacrymales chez tout spectateur normalement constitué.

« Kabei » de Yoji Yamada

Tuez-les tous !
Le jury ne s’est pourtant pas laissé emporter par les sentiments et a couronné comme meilleur film Tropa de Elite du Brésilien José Padilha sur la troupe de choc BOPE, variante carioca, mais militaire extrême, des “Incorruptibles” d’Elliot Ness, qui est censée non seulement nettoyer les favelas des dealers, mais aussi la police de ses éléments corrompus et incompétents et ceux-là sont légion. Le fait que ces guerriers soient décrits comme des parangons de bonne moralité, alors que leurs opérations les entraînent souvent dans des actions extra-légales, a suscité chez la critique des mouvements d’humeur à la publication des prix. Tous les autochtones s’accordent pourtant à dire que la situation d’il y a dix ans, décrite dans le film, a bien empiré depuis (il n’y a qu’à voir Cidade de Deus de Fernando Meirelles) et que, face à de véritables conditions de guerre, la seule issue est de la faire, avec tous les moyens.

« Tropa de Elite » de José Padilha
© TFM Distribution

Le grincheux et la marrante
Happy-Go-Lucky est le film le plus solaire et le plus coloré de Mike Leigh. Poppy, l’adorable institutrice londonienne farceuse, qui en est l’héroïne, est d’un optimisme indémontable. Lorsqu’on lui vole sa bicyclette, elle décide d’apprendre à conduire. Le moniteur d’auto-école est son contraire absolu : coincé, rigide, pontifiant, irrémédiablement sérieux et raciste sur les bords. Le choc de ces opposés constitue la matière première de cette comédie pétillante où Leigh aborde néanmoins par la bande des sujets sérieux comme les enfants battus ou la xénophobie. Il est significatif que Leigh ait filmé pour la première fois en cinémascope : l’exubérance de l’image reflète celle du scénario. L’irrésistible Sally Hawkins a remporté le prix de la meilleure actrice.

« Happy-Go-Lucky » (Be happy) de Mike Leigh
© MK2 Diffusion

Oil !
There Will Be Blood, qui était d’évidence le meilleur film de la compétition, n’a eu droit qu’à deux ours d’argent, celui de la mise en scène (Paul Thomas Anderson) et de la contribution artistique extraordinaire ( la musique de Jonny Greenwood). Mais Costa-Gavras avait d’emblée averti que le film récompensé devrait revenir à un nouveau talent. Or, Anderson fait déjà partie des cinéastes établis. 
 

« There Will Be Blood » de Paul Thomas Anderson
© Walt Disney Studios Motion Pictures

Panorama
Dans cette section, il faut signaler trois films excellents :
Transsiberian de l’autre Anderson, Brad, l’auteur de The Machinist, grand prix au NIFFF de 2004. A une époque où le voyage en train est supplanté depuis belle lurette par Easyjet et ses petits cousins, entamer le long périple de Pékin à Moscou sur les rails livre à un cinéaste une dualité de choix : traverser d’immenses paysages enneigés (d’où l’utilisation d’un scope exemplaire) tout en restant prisonnier d’un espace très limité et donc à la merci des gens de rencontre (d’où une tension dramatique sans répit). Le couple d’heureux innocents Woody Harrelson/Emily Mortimer ne se doute pas que des trafiquants de drogue et des flics sont de la partie. Le thriller dont il ne sied pas de dévoiler quoi que ce soit, est d’autant plus jouissif qu’il se termine de façon tout à fait immorale.

« Transsiberian » de Brad Anderson
© Filmax

Chiko d’un Hambourgeois d’origine turque de 28 ans, Özgür Yildirim, applique le canevas de Scarface (Brian De Palma, 1983, sur l’ascension et la chute d’un mafieux) au milieu des Germano-Turcs en se jouant avec maestria de tous les clichés : ses protagonistes sonts criants de vérité et vivent dans un réel bien palpable qui n’a rien à voir avec un artifice de cinéma. Produit par Fatih Akin, ce film de gangsters pas avare de violence propulse son auteur sur la ligne de front du nouveau cinéma allemand.

« Chiko » de Özgür Yildirim

La Rabia de l’Argentine Albertina Carri décrit un drame paysan de la Pampa, fruste et fulgurant à la fois. Aussi rugueux que la terre qu’ils cultivent, ces gens sont ombrageux en diable. Lorsque l’un d’eux, Poldo, croit que son voisin Pichon a fait du mal à sa petite fille muette, Nati, il rompt tout contact, sans se douter que sa femme cultive un adultère torride avec ce même Pichon. Nati et son copain, le fils de Pichon, sont témoins de ces relations interdites qui se déroulent souvent avec une brutalité indéniable. La petite muette essaie de digérer ce qu’elle voit en faisant des dessins aux contours éloquents et violents. La situation se corse quand Poldo découvre un de ces croquis, manifestement un mâle en érection, et l’interprète dans un sens beaucoup plus répréhensible. Albertina Carri, qui montre la même assurance artistique que sa compatriote Lucrecia Martel, préfigure la mort des humains par celle des bêtes. Depuis Le Panier à Viande de Jacqueline Veuve (1966 ), on n’a jamais vu de façon si détaillée l’abattage et le dépeçage du cochon.

« La Rabbia » de Albertina Carri

A chaque section son nanar. Pour Panorama, ce fut Otto ; Or, Up With Dead People du Canadien gay Bruce LaBruce. Un zombie fraîchement sorti de sa tombe explore Berlin et se fait engager par une cinéaste outrageusement attifée et maquillée pour son film porno engagé (c’est plein de discours abscons !), où des zombies arrachent des morceaux de chair avant d’introduire fougueusement leur tumescence dans la cavité formée. Si Takashi Miike osait pareille chose dans une scène hétérosexuelle, il se ferait taper sur les doigts !

Rétrospective Luis Bunuel
Le film le plus drôle du festival s’appelait Si Usted No Puede, Yo Si. Il s’agissait d’un film mexicain de 1951, réalisé par Julian Soler d’après un scénario de Luis Alcoriza et Luis Bunuel. Un des fils conducteurs concernait une vendetta impliquant une fratrie de 7 Italiens venus expressément au Mexique pour venger leur père de celui qui avait déshonoré jadis leur maman. De jour en jour, les sept resserrent l’étau autour de leur victime potentielle, un certain Cellini. Comme ils accumulent les “double takes” (ils sont lents à la comprenette), celui-ci a l’idée de leur adresser un télégramme simplement libellé : “ Cellini innocent. Rentrez Italie. Benito Mussolini”. Les sept font aussitôt le salut fasciste et interrompent séance tenante leur projet. Ce n’est que sur le bateau du retour qu’un des frères se tape la tête : “Bon sang. Mussolini est mort !”

Raymond Scholer