Films de mai 2008

Commentaires sur les films : La Zona – Funny Games U.S. – La maison jaune – Shine a Light – Non Pensarci – Lemon Tree.

Article mis en ligne le mai 2008
dernière modification le 23 mai 2012

par Firouz Elisabeth PILLET

La Zona


de Rodrigo Pla, avec Daniel Gimenez Cacho, Maribel Verdu, Carlos Bardem. Mexique, 2007.

Mexico. Un mur, comme tant d’autres à travers la planète, sépare deux mondes : d’un côté, les nantis, protégés par leurs barbelés, les miradors et par un service de sécurité privé ; de l’autre, les déshérités, issus des taudis des favelas. Lors d’une soirée, trois adolescents des quartiers pauvres, désœuvrés, passent le temps à évaluer la richesse des villas opulentes à l’abri de ce mur. Soudain, un pylône électrique s’abat, fracassant une partie du mur et donnant miraculeusement accès au paradis défendu. Les trois inconscients pénètrent dans l’enceinte de La Zona, une cité résidentielle aisée. Les pannes de courant sont fréquentes, les caméras de surveillance sombrent dans l’obscurité. Ils s’introduisent dans l’une des maisons, mais le cambriolage tourne mal ; avant de prendre la fuite, l’un d’eux assassine la propriétaire en lui fracassant le crâne. Plutôt que de prévenir les autorités, les résidents décident de faire justice eux-mêmes. Une chasse à l’homme sans pitié commence mais celui que les résidents poursuivent avec haine et véhémence n’est pas le coupable.

« La Zona » de Rodrigo Pla
© Wild Buch Distribution

Originaire d’Uruguay, Rodrigo Pla a étudie le cinéma au Mexique et signe avec La Zona son premier long-métrage. D’une indéniable maîtrise scénaristique et grâce à une excellente direction d’acteurs, le réalisateur glace le sang des spectateurs, imposant la zone comme protagoniste à part entière ; selon Pla, « La Zona est un personnage à part entière, c’est même le personnage phare de l’histoire. L’immersion dans ces univers clos gouvernés par la peur est passionnante : les résidents finissent par inventer leurs propres règles, au mépris de la loi qui s’impose à tous. Dans ce genre de système, les valeurs morales de respect et de coexistence dégénèrent graduellement pour aboutir à un comportement primitif, où l’autre, le voleur, l’étranger, n’est plus considéré comme une personne mais comme un simple ennemi à abattre. »
Organisant son récit selon la structure du film choral, Pla offre ainsi à chaque personnage la possibilité de trouver sa voix dans cette partition qui avance en crescendo, atteignant une catharsis tonitruante, certes attendue, mais néanmoins terrifiante. Le scénario est l’adaptation d’un conte du même nom qu’a écrit Laura Santullo, l’épouse et co-scénariste de Rodrigo Pla. Tous deux ont réfléchi à la préoccupation actuelle à résonance universelle : le fossé toujours plus grand entre riches et pauvres, avec la progressive disparition de classe moyenne, et par conséquent, la polarisation sociale du monde contemporain. Pour souligner son propos, le cinéaste a recouru au genre policier qui lui offrait la tension dramatique nécessaire. Le plus difficile dans le projet de La Zona fut de dénicher le lieu du tournage ; le réalisateur a découvert cette zone résidentielle, faite de maisons identiques, à l’aspect dicté par un règlement de copropriété qui n’autorise que certains coloris aux façades et certains types de plantes dans les jardins, soulignant ainsi l’incapacité des habitants de la zone à accepter des opinions divergentes des leurs, en dénonçant le totalitarisme qui en découle, tout comme l’impunité de la violence et les vides juridiques face à la justice autogérée. Avec une économie de moyens qui lui est bénéfique, Pla atteint avec efficacité un réalisme effroyable qui finit par paralyser les spectateurs de stupeur. Les festivals où le film a concouru ne s’y sont pas trompés : La Zona a remporté le Lion du futur du Meilleur premier film au Festival de Venise ainsi que le Prix de la Critique Internationale au Festival de Toronto 2007.
Firouz Elisabeth Pillet

Funny games U.S.


de Michael Haneke, avec Naomi Watts, Tim Roth, Michael Pitt, Brady Coret. USA, 2008.

Le titre de ce film vous est familier ? Et pour cause. C’était en 1997. Le réalisateur autrichien Michael Haneke s’amusait à nous faire peur avec une histoire particulièrement sordide : une famille composée d’un couple et de leurs deux enfants passe ses vacances au bord d’un lac. Deux jeunes hommes leur rendent visite sous un prétexte futile. Ils les séquestrent et leur font vivre un enfer. Présenté en compétition cette année-là lors du Festival de Cannes, le film suscita dégoût et admiration, mais ne pouvait laisser insensible.
Dix ans plus tard, le cinéaste semble y avoir pris goût puisqu’il nous sert cette fois-ci la version nord-américaine de « ses drôles de jeux » qui n’ont de drôle que le titre. En digne héritier de la culture ultraviolente qui existe dans certains milieux des États-Unis, Haneke pousse le vice plus loin, muant l’enfer des séances de torture en sentence de peine capitale.
Ann, George et leur fils Georgie sont en route vers leur résidence secondaire pour y passer l’été. Leurs voisins, Fred et Eva, sont déjà arrivés et ils décident de se retrouver tous le lendemain matin pour une partie de golf. Cependant, dès leur arrivée, ils notent que leurs voisins semblent étranges, adoptant un comportement inexplicable. Tandis que son mari et son fils s’affairent sur leur voilier récemment remis en état, Ann commence à préparer le dîner. Tout à coup, elle se trouve face à face avec un jeune homme extrêmement poli, Peter, un des invités de ses voisins, venu, à la demande d’Eva, lui emprunter quelques œufs. Ann s’apprête à les lui donner quand soudain, elle hésite. Comment Peter est-il entré dans leur propriété ? Paul rejoint son ami Peter. Les choses prennent vite un tour étrange et inquiétant. Les soupçons d’Ann s’avèrent plus que fondés et ce duo de jeunes gens si convenables va dévoiler les motivations de sa présence, débouchant sur une explosion de violence.

« Funny Games U.S. » de Michael Haneke

Funny Games U.S. (2007) est le premier film tourné par Michael Haneke en anglais et aux États-Unis. Jusqu’alors le cinéaste avait toujours réalisé ces films dans son pays natal, l’Autriche, ou en France (Caché). Haneke n’est pas le premier réalisateur à se piquer au jeu du remake de son propre film. Mais pourquoi se complaire à tourner à nouveau un tel condensé de violence gratuite. Étant d’une perversité diabolique, et d’une systématisation si insidieuse qu’elle pourrait bien servir de source d’inspiration à certains spectateurs faibles d’esprit et à l’incapacité de discernement. On songe à certains adolescents nord-américains pour lesquels la différence entre fiction et réalité n’existe guère. Les médias nous relatent d’ailleurs presque quotidiennement que tel adolescent, se croyant dans son jeu vidéo favori, a ensanglanté tout son collège muni d’une arme qu’il s’est procuré en toute légalité. Haneke a essayé de toucher un public plus dense et certainement plus friand de ce genre de spectacles, du moins, plus coutumier. Sa démarche s’inscrit dans une filmographie basée sur la violence des images et leur répercussion dans l’inconscient collectif. Le dernier film qui l’ait marqué sur le sujet, c’est No country for old men, des frères Coen, qu’il aime beaucoup. Nous voila fixés.
Sur son expérience autrichienne, le cinéaste affirmait avoir touché un public d’art et d’essai. Il espère toucher un plus large public avec sa version U.S., ce qui fait nul doute vu le support commercial dont bénéficie l’industrie cinématographique aux États-Unis. Il ne nous reste qu’à regretter qu’il se soit enthousiasmé pour le dernier Coen, d’une violence tout aussi gratuite et malsaine, plutôt que pour un film magnifique et particulièrement réussi tel celui de David Cronenberg, Une histoire de violence.
A vos risques et périls !
Firouz Elisabeth Pillet

La Maison jaune


de et avec Amor Hakkar, avec Aya Hamdi, Tounès Aït-Ali. Algérie, 2007. Locarno, Compétition internationale.

Le réalisateur français d’origine algérienne (les Aurès) – qui a grandi dans le Jura français, à Besançon – a ressenti le besoin d’un retour à ses racines, qu’il méconnaissait, alors qu’il devait accompagner le corps de son père de France à son douar des Aurès. Ce périple lui a beaucoup appris sur son pays, lui dévoilant une humanité insoupçonnée. Découvrant un pays solidaire, généreux, accueillant, meurtri par une décennie de terrorisme, Amor Hakkar y puise l’inspiration nécessaire pour écrire et réaliser La Maison jaune.
Aya, une jeune fille de douze ans, bêche un lopin de terre aride. Un cortège de mariage défile, joyeusement entraîné par les « youyous » des femmes et le son sourd des bendirs. Un peu plus tard, une voiture de gendarmerie s’approche. L’un des gendarmes lui remet une lettre et l’informe que son frère aîné, qui effectuait son service militaire dans la gendarmerie, est mort dans un accident. Au guidon de son tricycle à moteur, sans attendre et bravant tous les interdits, Mouloud, le père, paysan modeste des Aurès, part dans la ville où son fils effectuait son service. Renvoyé de la caserne à la gendarmerie en passant par la morgue, il se heurte à la bureaucratie administrative. Son désarroi est tel qu’il décide de récupérer le corps de son fils. Fatima, la mère est plongée dans une immense tristesse. Le père, très affecté et aidé de sa fille Aya, parviendra-t-il à redonner le sourire à sa femme et aux siens ? Pour cela, il se met en quête de divers stratagèmes, comme repeindre les murs de la maison en jaune.

« La Maison jaune » de Amor Hakkar
© Sarah Films

Le cinéaste a souhaité que son film soit intégralement tourné dans le dialecte chaoui, pour une question d’authenticité. Le chaoui – ou chawi – est une langue berbère parlée par les Chaouis / Chawis, habitants des Aurès en Algérie. Les Chaouis des villages ont conservé la langue. Ceux des villes sont en revanche majoritairement arabophones, la langue arabe ayant été imposée par le gouvernement algérois à l’Indépendance, effet renforcé par le découpage administratif et régional qui a divisé la région des Aurès et les Chaouis qui y habitaient. Interprété par des acteurs non professionnels, le film en ressort d’autant plus poignant que cette histoire leur semble proche. La photographie très lumineuse met en valeur l’austérité des paysages, mais aussi la chaleur humaine à travers une galerie de portraits savoureuse.
Le thème universel du film a séduit au-delà des frontières algériennes puisque le film a été sélectionné dans de nombreux festivals à travers le monde (Namur, Montpellier, Stuttgart, Pusan en Corée, Montréal, Le Caire...) ; La maison jaune a été récompensée à trois reprises au 60e Festival International du film de Locarno, dont le Prix Oecuménique et le Prix du Jury des Jeunes. Très ému lors de la conférence de presse consacrée à son film, Amor Hakkar a su garder sa modestie, fondant en larmes, l’émotion étant si grande de savoir son film en compétition à Locarno. La Maison jaune a également remporté la Palme d’or en novembre 2007 au 28e Festival du film de Valencia, en Espagne.
Après ce voyage initiatique à teneur autobiographique, Amor Hakkar a décidé de se consacrer à un film tourné en français, en Franche-Comté, la région qui l’a vu grandir.
Firouz Elisabeth Pillet

Shine a light


de Martin Scorsese, avec Mick Jagger, Keith Richards. Ronnie Wood, Charlie Watts. USA, 2008.

Pour toutes celles et tous ceux qui n’ont pas gagné le billet-sésame pour le concert des Rolling Stones à Lausanne, le 10 août dernier, la séance de rattrapage sort sur les écrans romands… Martin Scorsese réalise son rêve de toujours : filmer les Rolling Stones, le groupe qui incarne le rock’n’roll à lui tout seul. Le groupe qui a escorté toute son œuvre. Cette rencontre cinématographique donne naissance au film musical événement : Shine a Light, qui a eu l’honneur de faire l’ouverture de la 58e Berlinale, en 2008. De la préparation à la performance, entrecoupé d’images backstage et d’archives judicieusement distillées entre certains morceaux du concert, seize caméras et les plus grands chefs opérateurs internationaux captent l’énergie légendaire de Mick Jagger, Keith Richards, Charlie Watts et Ronnie Wood lors de leurs concerts au Beacon Theatre à New York. Shine a Light : dans l’intimité d’un groupe mythique et du plus rock’n’roll des cinéastes !
Avec Shine a light, Martin Scorsese collabore enfin véritablement avec les légendaires Rolling Stones, dont il avait utilisé nombre de chansons au cours de sa filmographie. Les images du film ont été captées lors de deux concerts au légendaire Beacon Theatre de New York. Les mythiques Rolling Stones y ont fait un arrêt à l’automne 2006, durant leur tournée A Bigger Bang qui les a vu triompher dans les stades du monde entier. Le résultat, sur grand écran, est un spectacle époustouflant, subjuguant, sur plus de deux heures, qui enchaîne un répertoire scandé en chœur un public conquis. Les caméras parviennent à capter toute la complicité du quatuor, qui s’est associé à des artistes de divers horizons. Un duo sensuel entre Christina Aguilera et Mick Jagger met le feu alors que les solos de Keith Richards imposent un silence religieux dans ce théâtre mythique qui se mue en cathédrale des temps modernes.

« Shine A Light » de Martin Scorsese, avec Les Rolling Stones

Mélomane confirmé, Scorsese s’était déjà consacré à la musique en dédiant un documentaire à Bob Dylan, No Direction Home : Bob Dylan, et toute une série de DVD à sa grande passion, le blues. Le petit « plus » servi aux spectateurs nord-américains réside dans le fait que les concerts filmés au Beacon Theatre de New-York réunissent un grand nombre d’invités de marques. Certains en tant que simple spectateur, comme l’ancien président Bill Clinton, d’autres sur scènes, comme Christina Aguilera ou Jack White des White Stripes.
La fascination exercée par l’autoproclamé plus grand groupe rock sur le septième art est bien antérieur à Scorsese puisque, avant lui, le cinéaste suisse Jean-Luc Godard leur avait consacré son Sympathy for the devil. Un concert avait même déjà été filmé dans le Rolling Stones at the Max de Julien Temple. Mick Jagger et Keith Richards ont fait quelques apparitions sur grand écran, le second incarnant notamment le père de Jack Sparrow (il est vrai, assez méconnaissable englué sous un amas d’algues pétrifiées), alias Johnny Depp dans Pirates des Caraïbes, jusqu’au bout du monde.
La caméra de Scorsese rend de manière magique l’émotion du concert, s’attardant avec délicatesse sur chaque membre du groupe, dévoilant certaines facettes qu’il serait bien difficile de percevoir depuis la salle ou les balcons. La photographie rend une luminosité chaleureuse à la mesure de l’énergie que déagent les artistes. Les ans passent mais les Rolling Stones prouvent que, tout comme le rock, le temps n’a pas d’emprise sur eux. Si Scorsese filme avec tant d’amour son groupe favori, c’est sûrement parce que c’est avec ce groupe qu’il a grandi et évolué, devenant un « enfant du rock » pour se différencier de la génération de ses parents. Purement Grandiose !
Firouz Elisaeth Pillet

Non pensarci


(Ciao Stefano) de Gianni Zanasi, avec Anita Caprioli, Guiseppe Battiston, Valerio Mastandrea. Italie, 2008.

Stefano Nardini, un air d’adolescent malgré ses trente-six ans, vit une vie de bohème à Rome. Il est guitariste dans un groupe punk qui rencontre des difficultés à être reconnu. Depuis quatre ans, il annonce à sa famille, restée sur la côte est, qu’il va sortir un disque. Le jour où il découvre dans le lit de sa petite amie le guitariste d’un groupe qui monte, la déprime le gagne. Il retourne dans sa famille, loin, près de Rimini, région riche et industrieuse, où l’on ne perd pas son temps en chimères. Son frère Alberto a repris la tête de l’entreprise familiale qui produit des sirops et des conserves de cerises. Michela, sa sœur, a abandonné la fac, à quelques mois du diplôme, pour se consacrer à sa passion : elle travaille dans un parc aquatique où elle s’occupe des dauphins. Toute la famille salue le retour du fils prodigue. Mais sous une apparente harmonie, rien ne va. Alberto vit dans un stress infernal ; il est en train de divorcer et l’entreprise est au bord de la faillite. Pour tenter de la sauver, il a hypothéqué tous les liens familiaux, la maison y compris, à l’insu du patriarche qui, ne soupçonnait rien, passe ses journées sur le green.

« Non pensarci (Ciao Stefano) » de Gianni Zanasi
© Pyramide Distribution

A peine arrivé, lui qui croyait trouver un havre de paix, Stefano a tôt fait de réaliser qu’il est le catalyseur de tous les maux et toutes les angoisses de ses proches. A la maison, tout a changé. Le père, remis d’un infarctus, a lâché les rênes de son entreprise pour se consacrer au golf, la mère assiste à des séminaires de « techniques chamaniques », et demande à Stefano de l’accompagner à un enterrement pour lui avouer qu’il s’agit de celui de son père biologique. Rien ne va en coulisse mais tous tentent de faire bonne figure.
Stefano se retrouve bien malgré lui obligé de s’occuper de tout le monde. Celui que toute la famille rappelle à l’ordre, puisque les artistes, c’est connu, n’ont pas la tête sur les épaules, devient le timonier d’un navire à la dérive. Tant et si bien qu’il finira, sans même s’en rendre compte, par s’occuper aussi de lui-même. Il devient le stimulus détonateur, ce qui explique la traduction maladroite pour les spectateurs français du titre Non pensarci (n’y pensons pas) en Ciao Stefano.
Le tout est servi avec un humour subtil, des répliques savoureuses, un récit bien amené et magnifiquement interprété par des acteurs connus pour les cinéphiles férus de septième art italien. Ce petit film sans prétention, à la trame certes simple mais divertissante, ne cherche pas à explorer une fresque sociale à travers la crise existentielle du protagoniste. Celle-ci ne sert que de point de départ à ce portrait de famille attendrissant, bigarré qui fait tout simplement l’effet d’un verre d’eau fraîche en pleine canicule estivale. C’est frais, enjoué, léger … et on en redemande !
Firouz Elisabeth Pillet

Lemon Tree


(Les citronniers), d’Eran Riklis, avec Hiam Abbass, Ali Suliman. Rona lipaz Michael. Israël, 2007.

Salma vit dans un petit village palestinien de Cisjordanie situé sur la Ligne verte qui sépare Israël des territoires occupés. Sa plantation de citronniers, héritage tant matériel qu’affectif de son père, et unique richesse qui lui reste, est considérée comme une menace pour la sécurité de son nouveau voisin, le ministre israélien de la Défense. Il ordonne à Salma de raser les arbres sous prétexte que des terroristes pourraient s’y cacher. Salma est bien décidée à sauver coûte que coûte ses magnifiques citronniers. Quitte à aller devant la Cour Suprême afin d’y affronter les redoutables avocats de l’armée soutenus par le gouvernement.
Elle recourt aux services d’un jeune avocat fraîchement rentré de Russie où il a étudié, Me Ziad Daoud. Mais une veuve palestinienne n’est pas libre de ses actes surtout lorsqu’une simple affaire de voisinage devient un enjeu stratégique politique et militaire majeur. Salma va trouver une alliée inattendue en la personne de sa voisine, Mira, l’épouse désabusée du ministre. Entre les deux femmes s’établit une complicité qui va bien au-delà du conflit israélo-palestinien, prouvant une nouvelle fois que le dialogue existe quotidiennement au-delà des vélléités gouvernementales d’entretenir la haine et l’exclusion.

« Lemon Tree » d’Eran Riklis, avec Tarik Copty et Hiam Abbass

Lemon tree est le sixième long métrage d’Eran Riklis, cinéaste israélien dont le précédent film, La Fiancée syrienne, avait été très remarqué lors de sa sortie en 2005, dénonçant déjà les incohérences vécues quotidiennement par les habitants qui semblent bien éloignés des décisions prises en haut lieu. Au casting de La Fiancée syrienne figurait déjà Hiam Abbass. Cette Palestinienne de nationalité israélienne y incarnait la sœur affranchie de l’héroïne. Cette actrice sans frontières, vue dans des films aussi différents que Satin rouge, Free zone, Munich ou Dialogue avec mon jardinier, relève avec bonheur les défis de rôles toujours très diversifiés. D’autre part, elle a déjà eu l’occasion de croiser Ali Suliman (l’avocat des Citronniers) sur le plateau de Paradise Now, d’où une réelle complicité très tangible à l’écran entre les deux acteurs.
Le réalisateur se défend de faire un film politique mais souhaite souligner la constante mutation du Moyen-Orient, pas forcément vers des horizons meilleurs. A travers deux destinées de femmes, deux solitudes, l’une palestinienne, l’autre israélienne, le cinéaste développe la communauté de situation, d’espoir et de résistance de chacune des parties.
La musique des Citronniers est signée Habib Shehadeh Hanna à qui on doit déjà la bande originale de La Visite de la fanfare, succès inattendu de la fin d’année 2007, une partition qui lui avait valu l’équivalent israélien des Césars.
Photographie lumineuse, distribution excellente, récit judicieusement ficelé, sujet magnifiquement traité : Eran Riklis prouve à nouveau l’immensité de son talent, s’attachant à traiter d’un sujet épineux dans les territoires occupés et sur les zones frontières : l’attachement à la terre et sa symbolique. Arracher les citronniers de Salma équivaut à lui ôter ce qui lui reste de ses racines palestiniennes, à lui renier son identité, à la rendre apatride dans on propre pays. Cinéaste israélien, Riklis s’attache à dénoncer les aberrations de si nombreuses années d’occupation. Restant toujours à l’affût de thématiques proches des habitants du Moyen-Orient, tant palestiniens qu’israéliens, thématiques quasiment toujours occultées par les médias. Magnifique et bouleversant.

Firouz Elisabeth Pillet