Musée de Carouge
Carouge, Musée : Verres à boire, verres à voir

En phase avec l’édition 2008 du Printemps Carougeois, le Musée de Carouge nous offre une expo insolite : « Verres à boires, verres à voir ».

Article mis en ligne le mai 2008
dernière modification le 1er septembre 2008

par Sylvia MEDINA-LAUPER

Le Printemps carougeois consacre son édition 08 à un thème devenu précieux en l’espace d’une décade : l’eau. Pour faire écho à cet élément originel, le Musée de Carouge, avec l’aide de Georgette Strobino et de sa collection privée de verres, nous offre une expo insolite : « Verres à boires, verres à voir ».

Le verre, cet objet si banal qu’on ne prend plus la peine de regarder, a décidé de s’exposer, avec le concours des collections du Musée d’Art et d’Histoire ainsi que celles du Musée Ariana. Alors même qu’il accompagne toutes nos réunions amicales, familiales, toutes nos discussions les plus enflammées -dès lors qu’on daigne y verser des nectars divins- l’objet-verre sort de la table et illumine les différentes pièces du Musée de Carouge. Le verre se raconte époque par époque et nous dévoile toutes ses métamorphoses au fil des siècles.

Deux hypothèses sur l’origine du verre
Si l’on est certain que le verre est apparu dans le Moyen-Orient entre 4000 et 3000 av. J-C. en Phénicie, Mésopotamie et en Egypte, on est en revanche moins sûr de l’origine de sa création. Est-elle due au hasard ou à la sagacité de nos ancêtres ? Il existe deux hypothèse à ce sujet.
La première nous vient de Pline l’Ancien qui atteste dans ses Histoires naturelles que des marchands de nitrate égyptiens et phéniciens utilisaient, lors de leurs escales, des « pains » provenant de leur cargaisons afin de rehausser les marmites des flammes faites à même le sable. C’est de ce mélange qu’ils auraient vu couler cette « noble liqueur de pierres fondues ». La seconde hypothèse voit dans l’invention du verre, une volonté perfectionniste des potiers de l’Antiquité, qui à force d’observer les résultats de leurs mélanges, réussirent à isoler les éléments faisant naître ce « miel un peu épais » qui, une fois refroidi se transformait en verre plus ou moins opaque et, ô miracle, totalement imperméable.

Une chose est sure, hasard ou réelle recherche artisanale, l’utilisation de la pâte à verre était réservée alors, avant tout, soit aux parures vestimentaires et corporelles ; amulettes, colliers, bracelets, perles, plastrons, etc. Soit pour en faire des amphores, des alabastres, des fioles et des flacons ne dépassant pas les 12 à 14 cm de hauteur. Le verre individuel n’est pas encore né, mais les salles d’exposition nous préparent déjà à cet événement en nous montant des planches explicatives illustrées sur les différents modes de fabrication du verre, que se soit avec la technique de l’enduction sur noyau ou, plus tard avec la canne à souffler.

Survol historique
Les marchands phéniciens propagèrent l’art du verre dans tout le bassin méditerranéen, plus tard sous l’effet des conquêtes d’Alexandre le Grand, les marchés s’ouvrent et font d’Alexandrie et de la Syrie les principaux centres de l’art verrier. Mais ces artisans émigrent et ouvrent des fours dans des régions avant tout viticoles où la logique veut que le verre à boire trouve sa place. A Rome, ils développent dès le IIIe siècle, une industrie verrière qui s’étendra à la Provence, la Rhénanie et jusqu’en Espagne. L’usage du verre, jusque-là réservé à la classe des élites, devient alors un produit courant pour les apothicaires, agriculteurs ou pour les vignerons.

Dès le Xe siècle, Venise devient une figure incontournable de l’artisanat verrier. « Durant les Croisades, les Vénitiens apprennent les secrets de la fabrication syrienne, le soufflage puis l’émaillage, et dès 1224, Venise se substitue à l’Orient et devient le centre principal de la production du verre ». Les autorités vénitiennes prennent des mesures strictes envers la corporation verrière pour la protéger contre les dangers de l’exportation de sa technologie. Toujours en raison du risque de copie, les entreprises quittent la ville dès la fin du XIIIe siècle, et s’exilent sur l’île de Murano, dont la réputation perdure jusqu’à nos jours. A Murano, les verriers doivent souscrire au Capitolare, qui, entre autre, leur interdit d’émigrer. C’est la période qui voit naître le cristallo (verre d’une pureté jusque-là inconnue) ainsi que le lattimo (que l’on peut traduire par verre de lait, il s’agit d’un verre à l’aspect de porcelaine blanche fine).
Face à cette politique de repliement, la corporation des verriers d’Altare, à la fin du XVe siècle, établit de nouveaux statuts. « Si Venise punit sévèrement l’émigration de ses verriers, Altare leur autorise la liberté de se déplacer à leur convenance à condition de revenir régulièrement chez eux. Ils en profitent donc pour sillonner l’Europe ». C’est une époque bénie pour les nouvelles découvertes ; une formule de cristal sans plomb, très proche du cristallo, se répand dès le début du XVIIe en bavière, en Belgique et aux Pays-Bas. En Angleterre, à la fin du même siècle, Georges Ravenscroft met au point le flint glass, ou cristal de plomb, qui rend le matériau plus lourd, plus durable et plus brillant aussi. Sa consistance extrêmement malléable permet des coupes et gravures plus faciles, le verre anglais s’exportera avec succès dans toute l’Europe.
Avec le XIXe siècle, l’Europe voit déferler une véritable industrie de la gobeleterie, le verre devient populaire et son usage se fait plus individuel, il trouve sa place sur toutes les tables bourgeoises, ainsi que dans les bistrots, les brasseries, les fêtes foraines. La bienséance leurs accole des formes bien spécifiques ; il y aura le verre tulipe, le verre à bourgogne, le ballon pour le beaujolais, la coupe de champagne, le verre à bière, à café, à absinthe, le verre droit. C’est également l’apparition des verres à inscription, conçus pour marquer un événement, un baptême, un mariage, une commémoration, une foire. On peut y lire : Souvenir, Amitié, Inauguration de telle Fête, Estime, Fidélité… Les invités emportent leur verre en souvenir. Le XIXe est le siècle des cristalleries prestigieuses comme Lalique, Baccarat ou encore Saint-Louis qui rivalisent d’innovation.
Enfin et plus près de nous, le XXe siècle, avec l’Exposition de l’Union des Arts décoratifs, en 1878, boira dans des verres Jugendstil ou, Art Nouveau. Puis dès les années 20, les Arts décoratifs –dont une belle série de verres et carafe que l’on peut voir dans la dernière pièce du musée- épureront les formes. A admirer, pour la route, les dernières créations contemporaines design et hyper colorées d’artistes suédois et américains. Santé.

Sylvia Medina-Lauper

Musée de Carouge, 2, Place de Sardaigne
http://www.carouge.ch
Exposition jusqu’au 31 août 2008