Festival de Cannes 2008
Festival de Cannes : Promesse tenue

Quelques premiers commentaires sur ce 61e festival de Cannes.

Article mis en ligne le juillet 2008
dernière modification le 28 juillet 2008

par Charlotte BUISSON-TISSOT

Ce 61e festival de Cannes, présidé par Sean Penn, tient ses promesses. Les films primés seront ceux qui s’inscrivent dans une réalité contemporaine… La vie d’une classe en France (Entre les murs de Laurent Cantet), La Cammorra en Italie (Gommorra de Matteo Garone), le parcours d’un prisonnier en Irlande (Huger de Steve McQueen), le trafic de faux papiers en Belgique (Le Silence de Lorna de Jean-Pierre et Luc Dardenne), et tant d’autres encore ont reçu des prix. Nous aurons l’occasion, pour certains, d’en parler lors de leur sortie en salle.

Un si joli conte de Noël
Nous pouvons néanmoins regretté l’absence de récompense pour le chef-d’œuvre d’Arnaud Desplechin, Un conte de Noël ! Desplechin filme une famille qui se réunit à Roubaix pour les fêtes. Junon (Catherine Deneuve) est malade, et ne peut être sauvée que si elle trouve un donneur compatible. Son mari, Abel (Jean-Paul Rousillon) convoque tous le monde. Se retrouvent alors, autour de la table, les trois enfants (Mathieu Amalric, Melvil Poupaud et Anne Consigny), ainsi que leurs conjoints (Chiara Mastroianni, Emmanuelle Devos et Hippolyte Girardot), le cousin (Laurent Capulletto), et les petits enfants (Emile Berling, Clément et Thomas Obled). S’ensuivent alors des règlements de compte, cruels, violents, parfois drôles.

« Un conte de Noël » d’Arnaud Desplechin
© L.-L. Lother / Why Not Productions

Mais il serait injuste de réduire ce film à un énième récit sur la famille et ses problèmes tant Un conte de Noël est un film riche, virtuose, dont on ne pourrait comprendre toute la substance qu’à la dixième vision. C’est un film ambitieux, une fresque qui démarre par un magnifique discours prononcé par le père, Abel, à la mort de son fils. La mort, le deuil, le bannissement, l’amour filial, la maladie, le pardon, tout ces thèmes sont tissés entre eux et forment la toile de fond du film. Il faut aussi souligner l’extraordinaire travail du chef opérateur Eric Gautier (qui collabore aussi avec Patrice Chéreau, Olivier Assayas, Sean Penn…). Les images sont belles, sensibles et mettent magnifiquement en valeur les acteurs, tous excellents. Particulièrement Catherine Deneuve, qui a reçu un prix spécial pour l’ensemble de sa carrière, en grand-mère élégante, froide, drôle, ainsi que Chiara Mastroianni, dont la beauté et le charme se révèlent à travers les mains du cousin…. qui l’observe et la sculpte lors d’une scène d’amour bouleversante. Desplechin confirme une nouvelle fois son talent, et nous ne pouvons qu’aller voir encore et encore son film au cinéma, en espérant qu’un jour il revienne de Cannes avec un prix.

Deneuve, encore et toujours
Sa participation au festival de Cannes est double. Non seulement elle joue chez Desplechin, mais elle apparaît aussi dans une autre très belle surprise du festival, Je veux voir, réalisé par Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, un couple de cinéastes libanais. Catherine Deneuve y joue son propre rôle, actrice française et icône internationale, qui se rend au Liban, après les bombardements israéliens en août 2006. Elle décide d’aller au sud du pays, accompagné de Rabih Mroué, un artiste libanais, pour aller voir les ruines avant que tout soit rasé et reconstruit.

« Je veux voir » de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, avec Catherine Deneuve et Rabih Mroué
© Patrick Swirc

Ce road movie est un pari risqué. Aller voir avant que tout soit reconstruit. Aller voir les ruines de guerre. Peut-on vraiment voir quelque chose ? Pourquoi est-elle si déterminée à y aller ? En quoi sa démarche serait-elle légitime ? Tout le film tient sur ces fragilités, et cela fonctionne. Le film se termine, nous avons tout vu et rien vu. Comment ne pas pensez à Hiroshima mon amour ? Les paysages défilent, survolés par des raids israëliens, la voiture avance, Rabih retrouve le village de sa grand-mère, mais ne parvient pas à identifier la maison familiale, Deneuve déambule à travers les ruines, et semble extérieure à toute cette désolation. L’expédition se termine chez l’Ambassadeur, et la fiction reprend le dessus : Catherine Deneuve offre alors à son partenaire un des plus beaux regards d’amour du festival, et rien qu’avec ce plan, le film nous a fait voir quelque chose de beau.

Du côté de Naples
Matteo Garrone, avec son film Gommorra, lauréat du prix du jury, nous permet de croire encore un peu au cinéma italien. Son film est adapté du livre éponyme écrit par Roberto Saviano. Il nous offre une grande description de la fourmilière cammoriste dans la banlieue napolitaine. La maîtrise esthétique de ce jeune réalisateur est impressionnante. Les plans sont vertigineux, les lieux sont filmés de très loin, le visage des protagonistes de très près, et la quasi absence de plans intermédiaires donne au film un style particulier. Nous pourrions cependant lui reprocher la froideur de son récit. Garone s’efface devant ce qu’il montre, et nous laisse pantois et impuissants devant l’énormité de cette organisation criminelle. Voir ce qui se passe du côté de Naples…

« Gommorra » de Matteo Garrone
© Le Pacte

Prendre de la hauteur avec les frères Larrieu
Les frères Larrieu nous font goûter à nouveau au charme d’une comédie complètement expérimentale autour de la question du désir avec leur nouveau film Le Voyage aux Pyrénées. Alexandre Dard et Aurore Lalu, un couple de comédiens célèbres, décident de passer quelques jours incognito à la montagne pour soigner les crises de nymphomanie aiguës de Madame. Elle est persuadée qu’une rencontre avec l’ours du coin va la soigner. Le film est une suite de situations burlesques, qui atteignent leur paroxysme lors de l’inversion des voix des protagonistes. Scène mémorable, qui ramène le cinéma à son aspect expérimental, et qui fait rire la salle aux larmes ! Sabine Azéma et Jean-Pierre Daroussin sont si bien assortis que l’on a l’impression de retrouver un vieux couple de cinéma. Il ne faut pas se fier à l’affiche du film, cette comédie va très loin, et pose, comme dans Peindre ou faire l’amour, la question sur « la reconquête du désir chez un vieux couple ».
Le film explore tous les chemins de montagne qui mènent au sexe. C’est cru, c’est loufoque, c’est drôle.

« Le Voyage aux Pyrénées » des frères Larrieu

Et les autres !
Deux merveilleux films sont aussi a mentionnés parmi tant d’autres. Le premier est La Vie moderne, réalisé par Raymond Depardon. Il filme la vie de paysans dans différentes régions de France. La mémorable première scène, un long plan-séquence en cinémascope, accompagné de la musique de Gabriel Fauré, nous introduit dans ce qui va être un très grand film, composé de rencontres fortes entre Depardon et ses personnages. Le dispositif est simple, et le résultat majestueux.

« La vie moderne » de Raymond Depardon.
Sélection Officielle - Un certain regard

Le deuxième film à mentionner est Lonely tunes in Teheran, réalisé par Saman Salour, un jeune metteur en scène iranien. Deux personnages, Berhouz (Berouz Jalili) et Hamid (Hamid Habibifar), mis au ban de la société iranienne – l’un dit être un rescapé de guerre, l’autre est handicapé physique –, déambulent dans la ville, à la recherche de travail. Ils installent des antennes sur les toits qui permettent d’accéder à la télévision câblée (interdite…). Ces deux personnages sont extrêmement attachants, et le réalisateur, qui navigue avec talent entre la fable sentimentalisme, le road movie clandestin et le documentaire politique, nous emmène dans les recoins les plus pauvres de Téhéran, avec de l’humour et un amour certain pour ses personnages.

« Les Bureaux de Dieu » de Claire Simon, avec Michel Boujenah
© Shellac

Nous aurons l’occasion de parler d’autres très bons films, tels que The Argentine de Steven Soderbergh, pour lequel Benicio Del Toro a reçu le prix d’interprétation, Waltz with Bashir, un documentaire d’animation réalisé par l’israélien Ari Folman, ou encore Les bureaux de Dieu, de la Française Claire Simon, lors de leur sortie sur nos écrans.

Charlotte Buisson-Tissot