Scènes lyriques parisiennes
Opéra : Zarzuela ?

Copieuse fin de saison avec La Generala, Roméo & Juliette, I Capuleti e i Montecchi, Iphigénie en Tauride, la Forêt bleue, et un spectacle intitulé Wolpe !.

Article mis en ligne le juillet 2008
dernière modification le 27 septembre 2008

par Pierre-René SERNA

Vous avez dit zarzuela ? Tenez ! le Châtelet en présente une, précisément. Mais s’agit-il bien d’un ouvrage caractéristique de ce genre lyrique ? C’est toute la question.

La zarzuela c’est quelque 24’000 titres, étalés sur plus de trois siècles. Dans cet art lyrique si propre à l’Espagne, il y a donc tout et son contraire. Il s’en trouve même quelques rares qui s’apparenteraient à de l’opérette (la majeure part étant d’une facture oscillant entre l’opéra et l’opéra-comique, avec des dialogues parlés). C’est paradoxalement ce qu’est allé chercher le Châtelet avec La Generala, une œuvre légère qui plagie ce qui se faisait à Vienne à la même époque. Et c’est certainement dommage ! pour l’exceptionnelle occasion d’une zarzuela à Paris, avec le risque de conforter un malentendu en laissant croire à un succédané ibérique des sucreries de Johann Strauss...

« La Generala » au Châtelet
Crédit : Jesus Alcantara

Ces réserves étant faites, rien n’empêche de saluer l’initiative et de reconnaître la réussite de cette production venue en direct du Teatro de la Zarzuela de Madrid. Emilio Sagi est un metteur en scène subtil qui sait jouer des couleurs et des mouvements. L’allant est de mise, mais sans excès, avec la juste touche divertissante où chaque intervenant trouve une adéquation sensible. Le plateau vocal s’avère quant à lui sans défaut, avec le chant des plus assurés de Carmen Gonzalez (la Generala) et de Beatriz Diaz (Olga). Le ténor Enrique Ferrer s’acquitte de sa partie (le Prince) sans accroc. On aurait souhaité un peu plus de fermeté et précision de la part du Chœur du Châtelet, mais l’Orchestre de la Communauté de Madrid est vibrant de couleurs, souplement mené par la baguette de José Fabra. Et – divine surprise ! – à l’encontre de récentes mauvaises habitudes, aucun micro ne vient suppléer le son, y compris dans les nombreux dialogues parlés (dits avec bagout). L’historiette, celle d’un prince imaginaire amoureux de qui il ne devrait pas, reste amusante, et la musique d’Amadeo Vives (1871-1932) demeure délicate avec un traitement vocal exigeant et des sonorités de musique de chambre, même si le compositeur a apporté dans d’autres œuvres (Doña Francisquita par exemple, donnée récemment à Toulouse) de plus grandes preuves de son talent.

Roméo & Juliette
Opéra, opérette, contre-opéra, théâtre musical ?… Roméo & Juliette de Pascal Dusapin est un peu tout cela à la fois. Cette première œuvre lyrique du compositeur avait été créée en 1989 à Montpellier. Les reprises sont rares dans le domaine de la musique contemporaine. Ce que l’on peut certainement regretter, mais peut-être pas ici.

« Roméo & Juliette » à l’Opéra Comique
© DR Elizabeth Carecchio

Car cette exhumation à l’Opéra-Comique s’apparenterait plutôt à un enterrement. Non pas pour les moyens mis au service de l’ouvrage, mais pour lui-même. Dusapin joue avec les formes traditionnelles : arias, chœurs, parlé, parlé-chanté, citations, sonorisations, sans oublier les musiques traditionnelles…, parsemées des audaces qui avaient cours dans les années 80 et qui n’en sont plus. Tout cela fait un empilage passablement hétéroclite. Le compositeur a depuis lors donné d’autres témoignages de son talent lyrique, avec Perelà par exemple. Est-il alors besoin de ressortir cet essai de jeunesse ?… La mise en scène de Ludovic Lagarde n’en est pas moins attachante, avec ses jolis costumes (signés Christian Lacroix) sous des éclairages travaillés. Karen Vourc’h et Jean-Sébastien Brou chantent au mieux et l’Orchestre de Paris s’acquitte de sa besogne avec constance, sous la baguette vigilante d’Alain Altinoglu.

I Capuletti… et Iphigénie
I Capuleti e i Montecchi n’est peut-être pas le meilleur opéra de Bellini. Entre ritournelles, cabalettes et cadences napolitaines, l’inspiration se cherche… et tombe quand on ne l’espère plus, à travers ces phrases mélodiques dont le compositeur a le secret. Pour cette reprise à Bastille de la production de Robert Carsen créée en 1996, deux divas sont programmées : Anna Netrebko (Giulietta) et Joyce DiDonato (Romeo), qui soulèvent les vivats du public. Pour notre part, la seconde nous paraît rendre mieux justice au phrasé belcantiste, quand bien même l’une et l’autre sont des grandes pointures à la technique éprouvée. On relèvera aussi le beau legato du ténor Matthew Polenzani (Tebaldo). La mise en scène s’en tient à de belles images et lumières dans les tons pourpres.

« I Capuleti e i Montecchi », à Bastille, avec Anna Netrebko (Giulietta) et Joyce DiDonato (Romeo)
Crédit : C. Leiber/ Opéra national de Paris

Iphigénie en Tauride serait davantage de la musique, et mieux du théâtre. Surtout tel que le restitue Krysztof Warlikowski, dans un mouroir éminemment tragique dont notre époque hypocrite a la sinistre exclusivité. Cette production née il y a deux ans est peut-être l’une des plus bouleversantes de la dernière décennie à l’Opéra de Paris. D’autant que nombre de détails scéniques semblent avoir été encore affinés. Au résultat, si Capuleti se résume à un attrayant spectacle, Iphigénie vise à la grande expression artistique. Bastille et, ici, Garnier ne jouent pas dans la même cour ! Le chef-d’œu-vre de Gluck s’y prête, même si la battue d’Ivor Bolton se fait parfois lancinante devant un Freiburger Barockorchester qui n’est pas toujours en place (on est loin du feu de naguère Minkowski !). Yann Beuron est un Pylade bien phrasé et Stéphane Degout un Oreste de grande stature. Mireille Delunsch campe un rôle-titre plus nuancé que dramatique, ce qui est une autre approche de ce riche personnage.

La Forêt bleue
Louis Aubert (à ne pas confondre avec Daniel-François-Esprit Auber) n’a guère laissé son nom à la postérité. Il fut le contemporain de Debussy et son ouvrage le plus fameux, la Forêt bleue (1913), aujourd’hui bien oublié, tire du côté de Pelléas pour cligner vers le Roi Arthus de Chausson. Un opéra de qualité. Belle initiative donc de la Péniche Opéra, qui promène cette Forêt en tournée, comme ici à la salle Maurice-Ravel de Levallois. Pour l’occasion, ce “ Conte en trois actes ” d’après Perrault a vu son instrumentation réduite, mais les parties vocales sont respectées, à grand renfort de chœurs et de solistes multiples. Les chanteurs du Jeune Chœur de Paris se partagent donc entre parties solistes et ensembles, soutenus par la poignée d’instruments d’Ad Novem sous la direction de Geoffroy Jourdain. Le tout est prenant, même si pris individuellement deux chanteurs se détachent : Éléonore Lemaire et Virgile Ancely. Pour camper ce conte où le Petit Poucet fait du plat au Chaperon rouge sous l’œil médusé de la Belle au bois dormant (Perrault n’y aurait pas pensé !), Mireille Larroche témoigne comme à son accoutumée d’un savoir-faire scénique éprouvé, où les notes poétiques font cortège à une mise en place impeccable. On s’interroge seulement sur l’opportunité d’un prologue muet, non prévu par Aubert, où les allusions à la situation politique de l’ancienne Yougoslavie se font un peu tirées par les cheveux.

« La Foêt bleue » à La Péniche Opéra
© Agathe Poupeney

Wolpe !
Stefan Wolpe est né à Berlin en 1902 et mort à New York en 1972. C’est donc une sorte de témoin musical de la première partie du XXe siècle, qui politiquement s’opposera vigoureusement au nazisme et « fleurtera » avec le communisme, et esthétiquement passera de Weill à Schoenberg tout en restant fidèle à un genre résiduel : la chanson ou la mélodie et les pièces pour piano. C’est à une espèce d’anthologie de ce répertoire que convie à l’Amphithéâtre de Bastille le spectacle tout simplement intitulé Wolpe !. Une découverte assurément, où l’on préfère toutefois les œuvres de la seconde période du compositeur, proches du dodécaphonisme, mais aussi plus élaborées et plus ambitieuses. Johann Bossers est un pianiste hors pair et Gunnar Brandt-Sigurdsson un ténor expressif. On goûte moins le texte de liaison, inventé lourdement pour la circonstance et mal débité par une actrice, malgré la jolie mise en espace de Caroline Petrick.

Fantastique d’époque
La Cité de la musique égraine ses thématiques où se regroupent concerts et animations. Le diable et le bon dieu fait ainsi se rencontrer Liszt, Grieg et Berlioz sous la baguette de Jos van Immerseel et son ensemble d’instruments d’époque Anima eterna. L’entreprise est louable mais non pas le résultat musical, où la sécheresse ne saurait être l’excuse d’une lecture philologique, avec une Méphisto-Valse squelettique, un Concerto pour piano rabougri et une Symphonie fantastique sans nerfs.

Pierre-René Serna